Un article écrit par Yanick Lepage

De la ferme à l’usine, Internet donne un nouveau souffle aux communautés rurales

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Ethan Wallace est un producteur laitier ontarien dont les activités dépendent grandement d'une connexion Internet rapide et fiable.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Ethan Wallace est un producteur laitier ontarien dont les activités dépendent grandement d'une connexion Internet rapide et fiable.

Des résidents et des entreprises des communautés rurales de l’Ontario commencent à récolter les fruits des milliards investis par les gouvernements pour assurer un accès universel à Internet haute vitesse, alors que d'autres, à mi-chemin entre l'espoir et l'impatience, continuent d'attendre.

Dans le comté de Huron, à 200 kilomètres à l’ouest de Toronto, Ethan Wallace exploite la ferme laitière sur laquelle il a grandi. Les terres et l’étable qui les surplombe sont restées les mêmes, mais les méthodes de production de l’agriculteur ont bien changé depuis l’époque de ses parents.

M. Wallace estime qu'il fait partie des chanceux. Son fournisseur de services de télécommunications, une coopérative locale, a investi dans un réseau de fibre optique il y a une quinzaine d'années.

En 2013, l’accès à Internet haute vitesse lui a permis d’automatiser sa production laitière.

Depuis lors, deux robots se chargent de traire tour à tour ses 85 vaches dans un processus qui ne requiert aucune intervention manuelle.

Je peux littéralement gérer ma ferme à partir de mon téléphone portable, peu importe où je me trouve au pays, explique l’agriculteur, qui siège également au conseil d’administration de la Fédération de l'agriculture de l'Ontario.

Des capteurs attachés au cou des vaches, que l’agriculteur compare à des montres Fitbit, l’informent également de la santé de ses bêtes.

On peut afficher le rapport de santé et connaître la probabilité qu’une vache soit malade, explique-t-il en faisant défiler un tableau de bord numérique.

Dans les champs, les tracteurs de M. Wallace sont équipés de systèmes de guidage GPS qui assurent des déplacements précis à quelques centimètres près, réduisant ainsi la consommation de carburant et le gaspillage de semences et d’engrais.

Selon les estimations de l’agriculteur, ces technologies lui ont permis d'accroître sa productivité de 30 %. Toutefois, l’automatisation n’a pas que des effets sur sa profitabilité.

Puisque je ne passe plus tout mon temps dans un enclos à me faire piétiner par des vaches, je peux en passer beaucoup plus avec ma famille, raconte ce père de trois enfants.

Les technologies dont bénéficie M. Wallace existent depuis plusieurs années, mais elles demeurent inaccessibles à de nombreux agriculteurs qui n’ont toujours pas accès à une connexion Internet rapide, fiable et abordable.

Si nous sortons de ce bureau, nous pourrons voir mes voisins de l'autre côté du terrain. Ces agriculteurs n'ont pas accès à Internet haute vitesse.

Ethan Wallace, agriculteur

Des promesses ambitieuses pour répondre à des besoins criants

Loin de couvrir l’ensemble du territoire, les réseaux bâtis par les entreprises de télécommunications au fil du temps ont laissé une couverture Internet morcelée au pays. Au cours des dernières années, les gouvernements ont investi des milliards de dollars pour aider les fournisseurs privés à connecter le reste de la population.

Le gouvernement fédéral a promis un accès universel à Internet haute vitesse avant 2030.

En Ontario, le gouvernement Ford s’est pour sa part engagé, au coût de quatre milliards de dollars, à connecter tous ses résidents d’ici la fin de 2025.

Si les progressistes-conservateurs tiennent leur promesse, l’Ontario deviendra, après le Québec, la deuxième province au pays à rendre Internet haute vitesse accessible à tous ses résidents.

Nous avons été très clairs avec l'industrie [des télécommunications] : nous voulons respecter cette échéance et nous dépensons l'argent nécessaire pour y parvenir.

Kinga Surma, ministre de l’Infrastructure de l’Ontario

Le gouvernement ontarien met les bouchées doubles

Selon la ministre de l’Infrastructure de l’Ontario, 700 000 résidents de la province n’avaient pas accès à Internet haute vitesse au début de la pandémie.

Durant la pandémie de COVID-19, nous avons compris à quel point la connectivité est importante, que ce soit pour obtenir des soins de santé et des services d'éducation, pour travailler à partir de la maison ou pour rester en contact avec notre famille et nos amis, souligne Kinga Surma en entrevue avec Radio-Canada.

Internet haute vitesse est également perçu par le gouvernement ontarien comme un puissant vecteur de croissance économique pour les communautés rurales et éloignées.

Mme Surma cite en exemple les projets miniers dans le nord de la province, les usines manufacturières du Sud-Ouest, le secteur agricole ainsi que les PME qui dépendent de plus en plus de la connectivité.

Déterminé à remplir ses promesses, le gouvernement Ford a substantiellement augmenté les sommes allouées à l’expansion des réseaux à large bande au cours des derniers mois.

Cette année, plus de 20 % du budget du ministère de l’Infrastructure y a été consacré. C’était moins de 4 % en 2020-2021.

Sur le terrain, plus de 250 projets de connectivité ont reçu du financement gouvernemental un peu partout en Ontario. Selon les plus récents chiffres de la province, 92 d'entre eux sont complétés, 56 sont en voie de réalisation et 106 sont au stade de la conception.

Ces progrès semblent avoir réussi à convaincre plusieurs élus municipaux que leurs résidents auront bientôt accès à Internet haute vitesse, si ce n’est pas déjà le cas.

Pour preuve, cette question n’a pas dominé le plus récent congrès annuel de l'Association des municipalités rurales de l'Ontario (ROMA).

[Auparavant], la connectivité était la priorité absolue. Tout le monde en parlait, et cette année, non. Je pense que c'est bon signe dans le sens [où ça montre que] les investissements ont porté fruits, souligne la mairesse de Malahide, Dominique Giguère.

Toutefois, son canton, situé à une vingtaine de kilomètres à l’est de St. Thomas, fait partie des régions où les projets financés par le gouvernement provincial tardent toujours à se concrétiser.

Des milliers de dollars pour se brancher soi-même

On a plusieurs endroits où il n’y a pas de service fiable. [...] On sait que ça s'en vient, mais on ne peut pas attendre, soutient Mme Giguère.

La mairesse raconte que plusieurs résidents et certaines entreprises ont payé de leur propre poche le coût des installations nécessaires pour se connecter à Internet.

C'est des milliers de dollars qu'il faut investir individuellement pour se brancher, ajoute-t-elle.

Mme Giguère ajoute que les données fournies par le gouvernement sur l’avancée des projets de connectivité ne concordent pas toujours avec la réalité.

Il y a une carte qui montre où il est censé y avoir du service [Internet]. Mais on sait que si on va sur le terrain, il y a encore des manques, explique-t-elle.

On a une entreprise ici, justement, qui est arrivée en pensant qu’il y avait un tel service [Internet]. Finalement, une fois sur place, [les propriétaires] se sont rendu compte que [ce n’était pas le cas]. Ils ont dû investir pour pouvoir se brancher, se désole la mairesse.

Elle souhaite éviter qu’une telle situation se reproduise au moment où le canton tente d'attirer des entreprises qui voudraient s’installer près de la méga-usine de batteries pour véhicules électriques de Volkswagen actuellement en construction à quelques kilomètres de Malahide.

Sans perdre espoir, la mairesse a des réserves quant à la capacité du gouvernement provincial à remplir ses promesses.

On veut y croire, mais on remarque quand même que sur le terrain, il manque de matériel. Il manque de main-d'œuvre. Il y a tellement de projets! [C'est] tellement ambitieux qu'on se demande si c'est vraiment faisable physiquement de compléter tous ces projets d'ici à peine deux ans, explique-t-elle.

Selon les plans actuels, le réseau de fibre optique prévu pour Malahide ne rejoindra pas tous les foyers du canton. Une soixantaine de propriétaires de maisons plus retirées devront se tourner vers une autre solution : l’Internet satellitaire.

Des satellites pour servir les résidents les plus difficiles à joindre

S’il a jusqu’ici priorisé le développement des réseaux de fibre optique, le gouvernement provincial admet qu’il ne pourra pas connecter tous les résidents aux réseaux Internet terrestres.

Début janvier, Infrastructure Ontario a lancé un appel d’offres à des fournisseurs de services Internet satellitaires afin d’assurer la connection de 43 000 foyers en région éloignée.

Ce sont les endroits les plus difficiles d’accès et nous cherchons un fournisseur de services satellitaires pour nous aider à [les joindre], explique la ministre Surma.

La firme de télécommunications néo-brunswickoise Xplore Inc. et la société américaine Space X, par le truchement de sa division Starlink, se sont qualifiées pour répondre à cet appel d’offres.

C’est la meilleure stratégie, assure Ronald Beaubrun, professeur au département d’informatique et de génie logiciel de l’Université Laval.

Il soutient que le service Internet satellitaire offre déjà des vitesses qui dépassent la norme de 50 mégabits de téléchargement par seconde et de 10 mégabits de téléversement par seconde fixé par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) en 2016.

Le prix de ces services demeure toutefois prohibitif pour certains résidents.

Sur son site web, Starlink affiche actuellement ses services résidentiels à 140 $ par mois. Quant au matériel nécessaire pour assurer la connexion, il coûte près de 600 $.

Par courriel, un porte-parole de la ministre de l’Infrastructure indique que les fournisseurs de services satellitaires qui répondront à l'appel d'offres devront pouvoir offrir des prix compétitifs.

En entrevue, la ministre Surma plaide toutefois que le gouvernement fédéral est responsable des entreprises de télécommunications et de leur réglementation au Canada. Il est donc responsable de l'abordabilité [des services].

Un travail à refaire?

Au-delà du prix des services, M. Beaubrun rappelle que les normes de débit Internet établies par le CRTC ne conviennent qu’à un usage modéré, par exemple des appels par vidéoconférence ou le visionnement de vidéos sur le web.

Plusieurs technologies récentes nécessitent des vitesses de transmission beaucoup plus rapides, indique le chercheur.

Il évoque notamment l’exemple des opérations chirurgicales à distance, qui requièrent d’infimes délais de transmission.

On parle de délais de transmission extrêmement faibles, de l'ordre d’une milliseconde, même [moins]. Alors là, il va falloir installer de la fibre optique, explique-t-il.

Comme quoi, selon l’expert, les gouvernements ne pourront pas se contenter d’étendre Internet haute vitesse partout au pays. Ils devront continuellement réinvestir dans les réseaux s’ils souhaitent faire profiter les régions rurales des plus récentes avancées technologiques.