Un article écrit par David Savoie

Syndicalisation : le cas d’Amazon porté devant le Tribunal administratif du travail

Économie > Syndicalisme

L'entrepôt YUL2 d'Amazon est situé dans l'arrondissement de Lachine, à Montréal.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
L'entrepôt YUL2 d'Amazon est situé dans l'arrondissement de Lachine, à Montréal.

La multinationale Amazon est-elle antisyndicale? C’est la question qu’un juge du Tribunal administratif du travail du Québec doit trancher. Un cas qui illustre les difficultés qu’éprouvent d’autres organisations à coaliser les travailleurs dans les entrepôts d’Amazon.

Dans la cuisine de son appartement de l'arrondissement de Lachine, Manuel Espinar Tapial montre quelques photos de son passage dans l’entrepôt YUL2 d’Amazon, qui se trouve à quelques kilomètres de là. Il y a travaillé plus d'un an et demi à faire des paquets pour l'entreprise.

L’homme de 49 ans, originaire d’Espagne, a mené les premiers efforts pour créer un syndicat. Son renvoi chez lui de façon injustifiée, sans salaire, a été un élément déclencheur pour lui.

Je viens d'Europe, je viens d'Espagne, où les travailleurs ont des droits. Nous avons des syndicats, nous avons des protections contre les abus de compagnies. Et je connais les lois, souligne-t-il.

C'est l'idée qu'Amazon tentait de lui mettre de la pression, alors qu'il connaissait ses droits, et que d'autres travailleurs, immigrants et moins informés, puissent craindre leur employeur qui l'a mené à vouloir créer un syndicat.

La première journée, en quelques heures, j'ai recueilli la signature de plus de 80 employés qui étaient intéressés, affirme Manuel Espinar Tapial.

Il a essayé de convaincre davantage de ses collègues d'adhérer au mouvement. Mais bientôt, l'entreprise a retiré des dépliants et a apposé ses propres affiches. Le travailleur affirme qu'il a également eu des rencontres de façon régulière avec des superviseurs.

Après des mois de ce qu’il qualifie de harcèlement psychologique, le travailleur a quitté son emploi.

Pourquoi y a-t-il des syndicats en Europe et que nous ne pouvons en avoir ici, en Amérique du Nord, au Canada?

Manuel Espinar Tapial, ex-employé d'Amazon dans l'arrondissement de Lachine

Comment Amazon se comporte-t-elle face aux travailleurs qui veulent se syndiquer, selon lui? De façon illégale. Ici, au Québec? De façon illégale, répond sans hésiter Manuel Espinar Tapial, qui n’est pas le seul à le penser.

Bataille judiciaire

Dans une salle anonyme d’un grand édifice du centre-ville, un employé d’Amazon se rappelle la campagne de syndicalisation menée par la Confédération des syndicats nationaux (CSN), en 2022 et en 2023, dans l’entrepôt YUL2.

L’homme affirme qu’à l’époque, il était perturbé par les affirmations d’un collègue qui tentait de convaincre les employés de former un syndicat. Un autre employé, lui, disait que la création d’un syndicat ne l'intéressait pas.

Ces témoignages sont les plus récents présentés par les avocats d'Amazon durant une audience au Tribunal administratif du travail, le dernier recours pour trancher des litiges en droit du travail au Québec. La CSN accuse Amazon d'avoir entravé sa campagne de syndicalisation.

En mai 2023, la multinationale a lancé une sorte de contre-campagne, avec des affiches, des messages diffusés sur des écrans ou encore des rencontres avec des travailleurs. Une tactique jugée illégale par la centrale syndicale.

Le Code du travail est clair à cet effet, la jurisprudence est claire aussi : l'employeur n'a pas à s'ingérer là-dedans. Ce n'est pas à l'employeur de décider s'il y aura un syndicat ou pas, ce n'est pas à l'employeur de décider quel type de syndicat il y aura ou pas, dit la présidente de la CSN, Caroline Senneville.

La porte-parole d’Amazon Canada, Ryma Boussoufa, affirme que l'entreprise est convaincue que les communications avec les employés étaient parfaitement légales.

Elle soutient également qu’Amazon laisse les employés décider s’ils veulent adhérer ou non à un syndicat, mais que l'entreprise estime du même coup que les syndicats ne représentent pas la meilleure solution pour ses employés.

Les mêmes problèmes plus à l’ouest

Les syndicats des Teamsters et Unifor tentent eux aussi de syndiquer des travailleurs, que ce soit en Ontario, en Alberta ou en Colombie-Britannique, par exemple. Là aussi, la résistance est très forte, avec des tactiques semblables à celles qui sont dénoncées par la CSN.

Amazon ne respecte pas, fondamentalement, le droit à la syndicalisation des travailleurs au Canada ni aux États-Unis. L'entreprise va tout faire pour empêcher la création d'un syndicat, et c'est ce que nous voyons, assène le directeur des affaires publiques des Teamsters, Christopher Monette.

Une des craintes des syndicats, c’est que les salaires ou les conditions de travail dans l’industrie de l’entreposage soient influencés par les normes d’Amazon. Si on permet à Amazon de continuer comme ça, ça constitue un nivellement vers le bas pour l'ensemble des secteurs des transports, de la logistique et de l'entreposage, soutient M. Monette.

Un autre facteur rend la syndicalisation plus difficile dans les entrepôts d’Amazon : le haut taux de roulement du personnel. Les gens qui travaillent dans ces entrepôts ne restent pas longtemps dans ces postes, parfois quelques mois, une année ou deux, ce qui rend encore plus difficile l’adhésion à un syndicat. Ces travailleurs sont souvent des personnes récemment arrivées au pays ou au statut d'immigration précaire.

Cette dynamique entre les syndicats et Amazon n’étonne pas Barry Eidlin, sociologue à l’Université McGill, qui s’intéresse aux mouvements syndicaux. Leur culture antisyndicale se transporte à travers les frontières, dit le chercheur. Ce qu'on voit, avec les difficultés des syndicats, même ici au Canada, de syndicaliser les entrepôts d'Amazon, ça démontre que la politique de travail n'est pas en soi assez pour contraindre un tel employeur qui est tellement acharné à résister à la syndicalisation.

Le syndicat des Teamsters, qui a déjà fait affaire avec des employeurs hostiles à la présence d'organisations de travailleurs, fait un constat similaire. Ce qui est nouveau et unique dans le cas d'Amazon, c'est qu'on n'a jamais fait face à un employeur avec autant de ressources et autant de pouvoir, explique Christopher Monette.

Pour le sociologue Barry Eidlin, Amazon, en raison de sa taille, ne sent pas l'obligation de s'adapter à la politique de travail de différents pays. Ils essaient d'imposer leurs propres politiques de travail, dit-il.

Amazon Canada compte plus de 45 000 employés à temps partiel et à temps plein.