Un article écrit par Tamara Altéresco

Le loup dans le poulailler de l’Europe

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Le poulet français se vend environ 7 euros le kilo, alors que celui de l'Ukraine entre en Europe pour seulement 3 euros le kilo.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Le poulet français se vend environ 7 euros le kilo, alors que celui de l'Ukraine entre en Europe pour seulement 3 euros le kilo.

La volaille en provenance de l’Ukraine gagne du terrain en Europe, mais faut-il en freiner l’importation?

Alors que les agriculteurs se soulèvent en Europe, le président de la France s’est engagé auprès des siens à réguler les importations de poulet ukrainien, qui ont plus que doublé en Europe.

Michel Larrère se remet à peine des nuits blanches qu’il a passées dans son tracteur pour bloquer des autoroutes de France, début février.

Heureusement que j’avais mon fils pour s'occuper des poulets, parce que moi, j'étais pris avec les activités syndicales, dit ce fermier en nous ouvrant la porte de son poulailler.

M. Larrère est le représentant local du plus grand syndicat agricole de France, la FNSEA, et a passé dix jours sur les barricades pour défendre le métier qui fait vivre sa famille de père en fils depuis 60 ans.

Là, on a vraiment fait réagir tout le monde, on attend les actes, dit l’agriculteur, dont la voix est presque enterrée par les gloussements de ses oiseaux.

Mais si, comme des milliers d'agriculteurs français, il a le sentiment d'avoir été entendu et compris, rien n’est encore réglé au royaume du poulet. Loin de là.

La réalité demeure qu’un poulet sur deux consommé en France provient aujourd’hui de l’étranger, ce qui enrage M. Larrère. Il y a le poulet du Brésil, de la Thaïlande, des Pays-Bas et de la Pologne, auquel s’ajoute désormais celui de l’Ukraine.

La guerre a beau être loin de sa ferme paisible que nous avons visitée dans la région des Landes, dans le sud-ouest de la France, ses poulets en subissent les conséquences directes.

Mon poulet, c’est le même que le poulet ukrainien. En fait, je dis souvent que je produis du poulet ukrainien en France, car je suis en compétition directe, sauf que nous, on a des normes de qualité.

Michel Larrère, éleveur de poulets

Ces normes de production imposées par l'Europe et par la France, les producteurs ukrainiens, eux, n’ont pas à les respecter, même s’ils exportent désormais en Europe sans tarifs douaniers ou sans quotas, une mesure que l’Union européenne a adoptée en guise de geste de solidarité pour soutenir l'économie de l'Ukraine.

On n’a rien contre la solidarité, mais le poulet ukrainien arrive à 3 euros le kilo [environ 4,36 $ CA/kg] en France. Moi, le mien, il coûte 7 euros le kilo [environ 10,16 $ CA/kg], explique Michel Larrère, exaspéré.

De ce fait, le volume de poulet ukrainien exporté en Europe a plus que doublé, selon Eurostat.

L'élevage de poulets ukrainiens, un quasi-monopole

C’est du dumping, de la concurrence déloyale qui nous tue à petit feu, ont scandé les fermiers en colère lors de la grande mobilisation qui a paralysé les routes de la France au début du mois.

Parmi la longue liste de revendications qu’ils ont présentée au gouvernement de la France figurait l’urgence d’imposer des quotas à l'Ukraine, un pays où l'élevage de poulets, contrairement à la France, est sous le quasi-monopole d’une seule entreprise.

Oui, pour aider l’Ukraine, mais non à la concurrence déloyale, a déclaré le président français Emmanuel Macron alors qu’il était à Bruxelles pour tenter de désamorcer la crise agricole qui frappe l'Europe.

Ça profite à qui aux trois quarts? À un groupe, détenu par un milliardaire. Objectivement, on n’a pas envie d'enrichir ce monsieur. Ce n’est pas ça, le but. Ça n’aide pas l'Ukraine, ça.

Emmanuel Macron, président de la France

Ce monsieur, comme l’a présenté le président Macron, c’est Yuriy Kosyuk, le roi du poulet en Ukraine. C'est un homme d'affaires dont la fortune le place au palmarès des personnes les plus riches en Ukraine, et ce, à titre de fondateur et de PDG de la plus grande entreprise agricole du pays, MHP.

Cette multinationale est inscrite à la Bourse de Londres, est enregistrée à Chypre et exporte sa viande et ses céréales aux quatre coins du monde.

C’est d’ailleurs à Riyad, en Arabie saoudite, que nous avons joint son directeur administratif, John Rich, qui, d'entrée de jeu, a défendu l'intégrité de l’entreprise.

Chaque sou que MHP gagne d’une façon ou d’une autre revient en Ukraine pour soutenir son économie. Nous allons payer plus de 150 millions d'euros [environ 218 millions $ CA] en impôt cette année.

John Rich, directeur administratif de MHP

John Rich ajoute qu’il a été choqué d'entendre les propos du président Macron qui, selon lui, a succombé à la désinformation des fermiers. Il dit compatir avec ces derniers, mais il n’est pas d’accord avec eux.

La France, affirme M. Rich, est le pays d’Europe qui importe le moins de poulet directement de l’Ukraine, ce qui est vrai.

Toutefois, cela n'empêche pas le poulet importé d’Ukraine via les Pays-Bas, par exemple, d’atterrir dans les assiettes des Français sous forme de croquettes ou de cordons-bleus avec l’estampille de l’Union européenne (UE).

En vertu des règles actuelles, il suffit qu’un produit, peu importe son origine, soit transformé sur le territoire de l’UE pour qu’il en reçoive le sceau.

Aujourd'hui, le poulet ukrainien, il est en Europe comme si c'était un poulet européen, et c'est ça, le malheur, déplore Michel Larrère.

Difficile solidarité

Il s’agit de son malheur à lui, bien que M. Larrère soit conscient de celui qui ébranle le peuple ukrainien. Il en parle tous les jours avec sa meilleure amie et consœur Anastasia, qui se joint à la conversation.

Installée en France depuis 20 ans, cette femme originaire de Dnipro, en Ukraine, héberge des membres de sa famille qui ont fui les bombardements.

Ça me fait mal au cœur, ce qui se passe. C’est mon pays et, bien sûr, je le soutiens, nous dit Anastasia qui, elle aussi, est agricultrice et comprend très bien la colère de ses collègues, vu les sacrifices qu’on leur demande pour contribuer à l’effort de guerre.

Mais je connais l’agriculture en Ukraine, et de petits producteurs comme ici, il n’y en a pas des tonnes. Côté poulet, c’est une grande entreprise, explique Anastasia en faisant référence à MHP.

La multinationale agricole ukrainienne a bel et bien vu son chiffre d'affaires fondre d’un trait durant les premiers mois de la guerre, mais elle s’est rétablie depuis.

Même que sa filière poulet a aujourd’hui les reins plus solides qu'avant la guerre, confirme le directeur administratif John Rich.

Cependant, les gens ont tendance à oublier que le conflit continue et que notre entreprise est vitale pour l'économie de l'Ukraine, ajoute M. Rich.

Toutefois, Alain Gardeils, un autre éleveur de volaille que nous avons rencontré dans les Landes, ne sait plus si ses sacrifices en valent la peine. Quoi qu’en dise MHP, M. Gardeils assure qu’il souffre lui aussi des exportations ukrainiennes, bien qu’il se spécialise dans le poulet haut de gamme.

La question de la solidarité avec l'Ukraine, je ne la remets nullement en cause. C'est vrai que ça ne coûte rien à l'Europe pour le coup, mais ça nous coûte à nous.

Alain Gardeils, éleveur de volaille

Si 60 % de ses poulets sont vendus à des bouchers et destinés une clientèle qui a les moyens de se les payer, le reste de sa production (40 %) est destiné à être vendu dans les grandes surfaces. C’est là que le bât blesse, dit Alain Gardeils.

Les grandes surfaces, les centrales d'achat qui se font la guerre depuis des années et des années pour savoir qui est le moins cher, elles profitent de la situation qu'entraîne l'arrivée des poulets ukrainiens sur le marché pour négocier à la baisse leurs prix d'achat, explique M. Gardeils.

L’éleveur dit perdre 10 centimes d'euro par poulet depuis deux ans.

Bien que la filière ukrainienne ne soit pas l'unique cause des tourments des éleveurs de poulets français et de leurs confrères du reste de l'Europe, ceux-ci misent aujourd'hui sur les promesses d’Emmanuel Macron et de ses homologues européens pour réguler l'arrivée des poulets avec des quotas qui n'ont pas encore été précisés.

Mais quand et comment?

La tâche s'annonce difficile, sinon impossible, sans ébranler la solidarité ukrainienne.

Et cela ne réglerait rien aux maux de nombreux fermiers français, prévient John Rich, de MHP Ukraine.

Si on devait limiter ou nous empêcher de vendre de la viande ukrainienne dans l’Union européenne, ce serait le Brésil et la Thaïlande qui combleraient le vide, dit-il. C'est ainsi que fonctionne le marché mondial, c’est aussi simple que ça.

Mais pas pour Michel Larrère. Il énumère les clous qui s’enfoncent dans le cercueil de la volaille de France : l'inflation, la grippe aviaire, les normes environnementales et la concurrence étrangère.

C'est le poulet français qui va disparaître forcément, dit-il, y compris la ferme que lui a léguée son père et qu’il entend céder à sa fille. Mais dans quel état?

Il fut une époque où M. Larrère produisait des produits de haute qualité. Cependant, il s'est résigné à faire du poulet d'entrée de gamme. On n’a pas le choix, c’est de la survie, résume-t-il.