Un article écrit par Myriam Boulianne

L’industrie des jets privés en pleine croissance

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Selon l'ONG européenne Transport et Environnement, un passager de jet privé pollue jusqu'à 14 fois plus qu'un voyageur à bord d'un avion commercial.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Selon l'ONG européenne Transport et Environnement, un passager de jet privé pollue jusqu'à 14 fois plus qu'un voyageur à bord d'un avion commercial.

À l'approche du Super Bowl, les utilisateurs de jets privés sont sous le feu des projecteurs... et des critiques. À Las Vegas, qui accueillera dimanche la grand-messe du football américain, il manque même de place dans les aéroports pour accueillir tous les avions privés des spectateurs les plus nantis. Alors que les organisations environnementales demandent aux États de réglementer ce secteur d'activité, les géants de l'aviation affirment qu'ils deviennent plus écoresponsables.

En matière de pollution par kilomètre/passager, c'est clairement le pire moyen de transport. En pleine crise climatique, il faut réduire radicalement les émissions de gaz à effet de serre [GES], et c'est tout le contraire qui se passe avec les jets privés, déplore d'emblée Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie à Greenpeace Canada.

À l'aéroport de Saint-Hubert, en banlieue de Montréal, il y a eu 7600 vols privés en 2023. En moyenne, cela représente 20 arrivées et départs par jour.

La croissance du transport aérien est soutenue et rapide. À Montréal, on a même une croissance supérieure au reste du monde, et c'est vrai également pour l'aviation privée, que ce soit pour les propriétaires de jets privés, les équipes de hockey ou les artistes en tournée, soutient Simon-Pierre Diamond, vice-président aux affaires commerciales, aux communications et au marketing à l'aéroport.

Du côté du constructeur d'avions Bombardier, on observe aussi un engouement pour les jets d'affaires. Cet engouement s'est amplifié durant la pandémie, lorsque les clients fortunés ont été à la recherche d'une plus grande sécurité au cours d'une période où il fallait se distancier les uns des autres.

Beaucoup de personnes ont fait des démarches [pendant la pandémie] pour essayer l'aviation privée, pour le bénéfice de la productivité que ça donne [non seulement] sur le temps de voyagement mais aussi sur la sécurité.

Mark Masluch, directeur principal des communications chez Bombardier

Le nombre d'avions privés livrés par Bombardier a d'ailleurs bondi de 123 en 2022 à 138 en 2023. De plus, pour 2025, l'entreprise montréalaise table sur un objectif de 150 livraisons.

Carburant durable

Selon l'ONG européenne Transport et Environnement, un passager de jet privé pollue jusqu'à 14 fois plus qu'un voyageur à bord d'un avion commercial. Malgré cette statistique, Bombardier défend son bilan et assure qu'il concilie environnement et productivité.

On est dans un temps de grande transition vers une philosophie écoresponsable dans la conception de nos avions, soutient Mark Masluch, directeur principal des communications chez Bombardier.

M. Masluch explique que le constructeur a revu la conception de ses appareils et a créé des partenariats de recherche avec des universités dans le but d'en améliorer la propulsion et l'aérodynamisme.

L'évolution de la construction d'un jet d'affaires a engendré beaucoup de réflexion sur le recyclage des matériaux et sur leur réduction, affirme M. Masluch. Si on regarde nos activités de vol en 2022-2023, on a émis 25 % moins de dioxyde de carbone.

Comment? Parce que Bombardier utilise un carburant alternatif plus vert, soit un carburant d'aviation durable mieux connu sous l'acronyme SAF.

Ce carburant provient des huiles usées, des végétaux et du soja. Selon plusieurs études, l'impact environnemental du SAF est largement moins grand que le kérosène traditionnel, explique Mehran Ebrahimi, professeur au Département de management de l'UQAM.

Réglementation demandée

Selon Mehran Ebrahim, l'aviation ne produit que 2 % des émissions de GES à l'échelle mondiale. De ce taux, seulement 2 % des GES sont émis par les jets d'affaires. Au total, ils ne produisent donc que 0,04 % des émissions.

Il y a une augmentation [du nombre d'avions privés], mais ce n'est pas tant un phénomène qu'on remarque. [...] C'est important de mettre ça en perspective, relativise M. Ebrahim, également directeur de l'Observatoire international de l’aéronautique et de l’aviation civile.

Cet expert en aéronautique croit pour sa part que l'industrie des jets d'affaires devrait miser à court terme sur le SAF pour réduire ses émissions. Il rappelle également que l'industrie de l'aviation s'est engagée d'ici 2050 à devenir carboneutre.

Les jets d'affaires sont toujours l'occasion de développer des technologies plus vertes qu'on utilisera ensuite dans les avions commerciaux.

Mehran Ebrahimi, professeur au département de management de l'UQAM

Toutefois, selon Greenpeace Canada, la solution pour diminuer l'empreinte carbone de l'industrie doit passer par une réglementation plus sévère.

Il faudrait que les gouvernements se tiennent debout et interdisent l'utilisation des jets privés, qui ne sont pas nécessaires dans notre société alors qu'on est en crise climatique, martèle M. Bonin.

Depuis 2022, le Canada impose une taxe de luxe de 10 % sur la vente des jets privés, mais comme aux États-Unis et en Europe, il n'y a aucune restriction sur leurs déplacements.

Avec les informations de Charlotte Dumoulin