Un article écrit par Philippe Leblanc

La Corée du Sud crée un ministère pour encourager les naissances

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La Corée du Sud a présenté le plus faible taux de fécondité de la planète en 2023. Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
La Corée du Sud a présenté le plus faible taux de fécondité de la planète en 2023.

La Corée du Sud fait face à une crise démographique si importante que le gouvernement vient de créer le ministère de la Planification contre le faible taux de natalité pour s’attaquer au problème. Séoul qualifie la situation d’urgence nationale.

Le pays a présenté le plus faible taux de fécondité de la planète en 2023, soit 0,72 enfant par femme. En l’absence d’une immigration forte, le taux de fécondité pour éviter un déclin démographique est de 2,1.

L’âge moyen auquel une Coréenne devient mère pour la première fois est de 33,6 ans, soit l’âge le plus élevé des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Les investissements gouvernementaux de l’ordre de 300 milliards de dollars canadiens dans différents programmes incitatifs depuis 2006 n’ont pas permis de renverser cette tendance qui fait craindre le pire.

Des entreprises offrent elles-mêmes des incitatifs financiers pour encourager leurs employés à avoir des enfants. Le Groupe Booyoung spécialisé en construction a annoncé en février qu’il allait donner l’équivalent de 7 millions de dollars canadiens pour 70 enfants nés depuis 2021.

De son côté, Lee Hyewon est enceinte de quatre mois. Elle peut témoigner des difficultés à tenter de fonder une famille en Corée du Sud en 2024.

Cette femme de 39 ans a quitté l’emploi qu’elle occupait depuis 13 ans dans une firme de relations publiques afin de pouvoir avoir un enfant et fonder sa propre entreprise.

Elle dit avoir vu trop de femmes mises à l’écart dans la compagnie où elle travaillait après avoir fondé une famille. Plusieurs collègues qui se trouvaient sur une trajectoire ascendante ont été ignorées pour des promotions qu’elles méritaient, selon elle.

Elle croit que l’absence de modèles de femmes ayant pu concilier travail de haut niveau, ambitions personnelles et vie familiale joue pour beaucoup.

Le taux de mariage des jeunes a aussi chuté dans notre société. Les hommes comme les femmes hésitent donc à se marier. La principale raison est que nous avons de très fortes attentes en matière de stabilité financière avant de fonder une famille. Et dans notre économie en ce moment, c’est vraiment difficile, affirme Lee Hyewon.

Un coût élevé

Dans un parc de Séoul où il va écouter chaque jour de la musique nostalgique et regarder ses amis jouer quelques parties d'échecs coréens ou janggi, un retraité âgé de 80 ans qui a choisi de ne pas révéler son nom dit comprendre les jeunes.

Il est inabordable d'élever une famille aujourd’hui, lance-t-il. Les jeunes n’ont pas d’emplois stables et l’inflation rend tout hors de prix.

Il ne veut pas que les aînés soient considérés comme un fardeau par ces jeunes aux prises avec une situation financière plus précaire. Le vieillissement de la population entraînera une croissance des coûts de santé et augmentera la charge de travail des médecins sud-coréens.

Des milliers de jeunes médecins sont engagés dans un bras de fer avec le gouvernement depuis deux mois. Bon nombre d’entre eux ont démissionné et manifesté contre le projet d’augmenter le nombre d’admissions dans les facultés de médecine.

Le gouvernement juge cette mesure essentielle face au vieillissement de la population. Les médecins réclament plutôt une réforme du service de santé.

Selon les prévisions démographiques, la Corée du Sud deviendra officiellement une société dite super âgée à partir de l’an prochain. Environ 20 % de la population de 50 millions d’habitants aura alors plus de 65 ans.

Le pays multiplie les efforts pour que les personnes âgées restent plus longtemps sur le marché du travail.

Une deuxième carrière

À 61 ans et après une carrière en finance, Chang Eungwhan aurait pu prendre sa retraite. À la place, il s’assure de la conformité d’un nouvel édifice de Séoul. Il est devenu inspecteur en bâtiment.

Je continue à travailler pour être à l’aise financièrement. Je veux continuer à payer pour l’éducation de mes enfants et aussi pouvoir aider ma famille s’il y a des besoins, soutient-il.

Chang Eungwhan a suivi les cours nécessaires afin d’obtenir la certification pour entamer sa deuxième carrière dans un centre de transition en emploi du ministère coréen du Travail. En entrevue, ils ont regardé mon expérience ainsi que mes qualifications et ils m’ont suggéré de devenir inspecteur en bâtiment, explique-t-il.

Le gouvernement sud-coréen a ouvert 33 de ces centres de transition afin de maintenir les personnes âgées sur le marché du travail. Ces établissements s’adressent aux personnes de 40 ans et plus qui planifient leur retraite et qui souhaitent continuer à travailler dans un autre domaine par la suite.

De grands conglomérats comme Samsung recrutent dans ces centres gouvernementaux. Environ 110 000 Coréens y ont suivi des cours l’an dernier.

La tendance est à la hausse, constate Ma Gye Dee, directrice du centre gouvernemental de Gyeonggi. 60 % des Coréens ont plus de 40 ans aujourd’hui. L'âge de la retraite est assez jeune en Corée. Bien que l'âge officiel de la retraite soit de 60 ans, la plupart des gens partent à la retraite vers 49 ans. Les principaux services que nous proposons sont la recherche d'emploi et la formation professionnelle.

Repousser la retraite

La situation inquiète à un point tel que des syndicats proposent de repousser l’âge officiel de la retraite.

Le professeur associé de l’Institut sur le vieillissement de l’Université de Corée, Lee Soo Young, précise que, selon les projections qui prévoient un déclin démographique d’ici une vingtaine d’années, la population active sud-coréenne aura chuté de 13 millions de personnes en 2050.

Cet expert, qui a déjà travaillé pour le gouvernement sud-coréen, ajoute que le fardeau social continuera d’augmenter pour les travailleurs et que le risque de voir un gouffre s’élargir entre les travailleurs de différentes générations est grand, car leurs compétences ne sont pas dans les mêmes domaines de l’économie présentement.

La façon dont nous utiliserons cette main-d’œuvre âgée déterminera la survie de la nation et de l’économie sud-coréenne, croit-il. Si on n’intègre pas davantage les aînés, la Corée du Sud ne pourra plus être productive. À cette fin, nous devons intégrer plus activement les nouvelles technologies ainsi qu’une formation professionnelle constante pour la main-d’œuvre âgée.

Chang Eungwhan, lui, entend continuer à fournir sa part d'efforts pendant encore longtemps. En plus de son nouvel emploi d’inspecteur en bâtiment, il étudie pour devenir technicien en sécurité. C’est le genre d’emploi où je pourrais travailler jusqu’à 80 ans, si ma santé le permet, lance-t-il.

Pour sa part, Lee Hyewon continue à travailler normalement, essentiellement de la maison, même enceinte de quatre mois.

L’avenir de la société coréenne la préoccupe plus qu’avant cependant. Elle espère pouvoir contribuer à changer les mentalités et aider à résoudre le problème démographique de la Corée du Sud.

Je réfléchis beaucoup au monde dont mon enfant et la prochaine génération hériteront. J’espère vraiment établir un modèle en leur montrant que, même au sein de la famille, en tant que femme, je suis capable de poursuivre mon développement personnel à l'intérieur et à l'extérieur de la maison, dit-elle.

Avec la collaboration de Lee Hyun Choi