Un article écrit par Gabriel Poirier

Des jeunes hébergés dans un « chaos insensible », déplore une intervenante

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Une source a envoyé la photo de gauche à Radio-Canada, alors que la photo de droite vient du CISSS de l'Abitibi-Témiscamingue.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Une source a envoyé la photo de gauche à Radio-Canada, alors que la photo de droite vient du CISSS de l'Abitibi-Témiscamingue.

L'Abitibi-Témiscamingue manque de lits pour les adolescents ayant un trouble du spectre de l'autisme (TSA). Le Centre intégré de santé et de services sociaux sollicite depuis longtemps l'aide de Québec, alors que le syndicat et quelques employés déplorent les conditions de vie de certains jeunes à Rouyn-Noranda.

Le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Abitibi-Témiscamingue a logé ces derniers mois des adolescents autistes dans un espace inoccupé, à défaut de détenir une unité pour enfants en santé mentale. Cet aménagement, décrit comme « temporaire » depuis novembre, inquiète le syndicat du réseau de la santé, qui a récemment interpellé la commissaire aux plaintes et à la qualité des services.

Chambres sans fenêtre et loisirs longtemps inaccessibles. Une salariée d’agence, qui œuvrait au CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, a prévenu le 11 avril le syndicat du réseau de la santé des conditions dans lesquelles vivent les jeunes de 14 à 17 ans qui fréquentent l’unité de débordement de La Maison, ouverte en novembre 2023, à Rouyn-Noranda.

Désolé pour la longueur du courriel, mais il semble crucial de vous informer de tout ce chaos insensible, indique la lettre de deux pages et demie transmise à des représentants de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) et dont Radio-Canada a obtenu une copie. Outre le syndicat, la lettre a aussi été transmise au Comité de gestion des risques et de la qualité par une autre employée.

Les deux chambres de l’unité, privées de fenêtres, ont été séparées par des paravents pendant cinq mois, avant qu’un mur ne soit construit en avril. C’est la construction du mur qui a poussé l’auteure de la lettre à alerter l'APTS, à démissionner de son poste et à nous accorder une entrevue.

Radio-Canada a accepté de protéger son identité pour éviter de nuire à sa carrière, même si elle n’est plus salariée au CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue.

Dans une famille d'accueil, pour héberger quelqu'un, il faut que la chambre ait une fenêtre. Ce sont les exigences minimales. Je ne vois pas pourquoi ce serait différent ici.

Une salariée d’agence

Ce point, selon elle, a longtemps été aggravé par les ressources limitées de l’unité. L’intervenante évoque l’offre insuffisante de loisirs et d’activités à la disposition des jeunes, contraints d’errer parmi les locaux disponibles.

Ces derniers étaient d’ailleurs, jusqu’à tout récemment, dépouillés d’un espace de jour pour jouer et regarder la télévision. Le CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue a finalement remédié à la situation à la mi-avril.

La seule chose qu'on avait à nous, c'est la pièce sans fenêtre ni chauffage adéquat [...] On nous a dit qu'on pouvait se promener dans l’établissement pour avoir accès à des salles, mais les jeux qui étaient disponibles s'adressaient avant tout à des enfants en bas âge, déplore-t-elle.

La Maison est un centre de réadaptation pour les personnes ayant une déficience physique ou un trouble envahissant du développement, comme le TSA et des troubles du comportement.

Une histoire qui se répète

Les allégations contenues dans la lettre ont poussé l’APTS à interpeller la commissaire aux plaintes pour lever le voile sur les conditions de vie des adolescents assignés à l’unité de débordement. Les allégations ont aussi rappelé de mauvais souvenirs au représentant, Carl Verreault, qui a le sentiment que son syndicat a déjà joué dans ce film. 

Il y a environ deux ans, il y avait une unité interne où les jeunes avaient été mis dans un gymnase pour des travaux, se remémore-t-il. C’est ce que ça me rappelle [...] Si les allégations du courriel s’avèrent exactes, c’est totalement inacceptable.

Le Centre jeunesse La Maison, situé à quelques pas du centre de réadaptation du même nom, a fait les gros titres en 2022 après avoir laissé des jeunes de 14 à 18 ans dormir pendant plus de neuf mois dans un gymnase, à la suite d’un dégât d’eau.

Le CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue avait ensuite été critiqué par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, qui a conclu à des errements et à des problèmes dans la coordination des travaux.

La commissaire aux plaintes et à la qualité des services, Julie Lahaie, a décliné la demande d’entrevue de Radio-Canada, les plaintes et les signalements étant confidentiels. Le CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue assure toutefois que des vérifications ont été effectuées par le bureau de la commissaire.

M. Verreault attend actuellement les conclusions de la commissaire aux plaintes. Celles-ci pourraient venir dans les prochaines semaines, bien que le bureau ne soit guère tenu de respecter un délai et d’assurer un suivi pour les signalements internes. Seules les plaintes adressées par le public doivent être traitées en moins de 45 jours.

L’employeur nous a dit que les modifications avaient déjà été faites et que l’unité de débordement était maintenant sécuritaire, complète M. Verreault. Par contre, on n’a pas été capable d’aller sur place étant donné qu’il s’agit d’une unité fermée.

Québec sollicité

En entrevue, Katia Châteauvert, directrice des programmes en déficience intellectuelle, du trouble du spectre de l'autisme et déficience physique au CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, soutient que plusieurs allégations présentes dans la lettre ont été contredites dans le cadre des vérifications menées par l’équipe de la commissaire.

Le signalement du syndicat a tout de même poussé le CISSS à ouvrir un espace de jour pour aider les jeunes hébergés à sortir de leur chambre et à s’occuper durant la journée, ce qui répond à l’une des critiques de la lanceuse d’alerte.

Des ajustements ont eu lieu en cours de parcours depuis l’ouverture, admet Mme Châteauvert. Des locaux pour vaquer à des occupations sont présents depuis le début et un milieu de jour, pour écouter la télévision, manger une collation et se relaxer, est maintenant disponible et aménagé.

L’objectif, avec les jeunes hébergés, ce n’est pas qu’ils passent la journée dans leur chambre. C’est vraiment d’appliquer leur plan d’intervention et de les accompagner dans les activités de la vie quotidienne pour les aider à retourner dans leur milieu de vie. Je considère que le milieu, actuellement, répond bien à leurs besoins.

Katia Châteauvert, directrice de programmes en déficience intellectuelle

Ces besoins sont connus du CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue depuis plusieurs mois. Dès juin 2023, soit cinq mois avant de créer l’unité, l’organisation a adressé une demande de financement au ministère de la Santé et des Services sociaux pour créer un service de réadaptation. Ce service devrait accueillir jusqu’à 11 jeunes avec un TSA et des troubles du comportement.

Une rencontre s’est tenue récemment avec des représentants du ministère pour faire le point sur la demande d’aide financière.

On a mis en place cette zone de débordement, car on avait des jeunes aux besoins spécifiques qui n’étaient pas répondus. Notre souci d’avoir une offre de service adapté est vraiment la priorité, dont la sécurité que l’on doit apporter à ces jeunes-là.

Katia Châteauvert, directrice de programmes en déficience intellectuelle

On espère être en mesure d’ouvrir cette unité à l’automne prochain, poursuit Mme Châteauvert. Des démarches sont en cours avec le ministère afin de faire reconnaître ce milieu et avoir une offre accessible pour ces jeunes-là en Abitibi-Témiscamingue.

L’ouverture d’un tel service doit entraîner la fermeture de l’unité de débordement mise en cause dans la lettre.

Le CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue a préféré ne pas commenter certains passages de la lettre pour protéger la confidentialité des usagers. L’organisation réitère toutefois que les adolescents hébergés pouvaient pratiquer plusieurs activités avant même l’ouverture d’un espace de jour et qu’ils peuvent sortir dehors lorsque leur état le permet.

Je peux vous assurer que cette unité a été mise en place avec un grand souci de sécurité. L’usager est toujours au cœur de nos décisions. On se base vraiment sur leurs besoins afin de leur offrir le meilleur service possible, ajoute Mme Châteauvert.

Manque de nourriture et risques pour leur sécurité

La plainte affirme que les adolescents hébergés seraient réduits, la fin de semaine, à manger du pain, des bagels et des hot dogs, faute de nourriture suffisante. Parfois nous sommes chanceux et c’est juste le dimanche qu’il n’y a rien à manger, spécifie la lettre.

Cette dernière critique fait partie, selon Mme Châteauvert, des allégations infondées rapportées par la missive.

Il y a toujours un réfrigérateur plein, insiste-t-elle. Il y a beaucoup d’aliments dans le congélateur. On parle d’une clientèle avec des particularités alimentaires au niveau de la texture. On a beaucoup de choix d’autres aliments lorsque le menu préparé par la cuisine de l'établissement ne leur convient pas.

La lettre de l’employée d’agence évoque aussi des craintes au sujet des toilettes, les installations qu’elles contiennent pouvant présenter un risque pour des personnes ayant des idées suicidaires.

Mme Châteauvert n’a pas souhaité commenter ces allégations, mais a précisé, lors de l’entrevue, que des aménagements ont été effectués dans les salles de bain en février. Le milieu est sécuritaire et le risque est éliminé, a-t-elle soutenu sans révéler les détails concrets.