Un article écrit par Anne Marie Lecomte

« Quand on vit un deuil par suicide, c’est important d’en parler, sinon ça nous ronge »

Société > Santé mentale

Diplômé du Conservatoire d'art dramatique de Montréal depuis 2015, Gabriel Morin a créé une pièce de théâtre documentaire sur le thème du suicide. Dans un but de prévention, l'auteur et comédien veut « normaliser la conversation et le fait de parler de ces sujets-là ».Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Diplômé du Conservatoire d'art dramatique de Montréal depuis 2015, Gabriel Morin a créé une pièce de théâtre documentaire sur le thème du suicide. Dans un but de prévention, l'auteur et comédien veut « normaliser la conversation et le fait de parler de ces sujets-là ».

Merci d’être venus est une pièce de théâtre documentaire qui vise à prévenir le suicide et à inciter les personnes endeuillées par suicide à parler de leur souffrance.

« Mieux vaut prévenir que mourir » est le thème de la 34e Semaine de prévention du suicide, qui s'ouvre dimanche. Parler du suicide peut sauver des vies, mais permet aussi d'aller mieux quand on a perdu quelqu'un de cette façon. Avec sa pièce Merci d'être venus, l'auteur et interprète Gabriel Morin l'illustre avec humour et doigté.

Quand Gabriel Morin a perdu Frédéric, son frère aîné, par suicide, il était tellement submergé par le stress, la colère, l'incompréhension, la tristesse et l'anxiété qu'il a mis le couvercle sur ses émotions.

Il a eu peur de tomber malade comme son frère, qui avait fait une dépression. Être dépressif ne signifie pas qu'on va s'enlever la vie, mais Gabriel Morin, alors adolescent, pensait que oui.

En clair, il n'allait pas bien.

Le suicide, c'est une sorte de fin du monde. Le monde d'avant. Si ÇA peut arriver, se disait Gabriel Morin, n'importe quoi peut arriver. Le malheur est au prochain coin de rue.

C'était il y a 15 ans. Il dit maintenant vivre ce deuil beaucoup plus sereinement. Mais ça ne s'est pas fait tout seul. Il a bénéficié d'aide professionnelle et il en a parlé à ses amis, dont certains étaient eux aussi endeuillés par suicide.

Et, dans sa famille, jamais cela n'a été tabou de parler de [son] frère.

Quand on vit un deuil, surtout un deuil comme ça, c'est important d'en parler. Sinon, ça nous ronge.

Gabriel Morin, auteur de la pièce Merci d'être venus

Mais ce qui lui a permis de transformer cette épreuve en quelque chose d'utile, autant pour moi que pour les autres, c'est l'écriture et la création de Merci d'être venus, une pièce de théâtre documentaire qui explore le thème du suicide.

Diplômé du Conservatoire de théâtre de Montréal, Gabriel Morin a présenté cette œuvre l'automne dernier à guichets fermés au Périscope, à Québec, sa ville natale. Il en a aussi présenté un extrait au festival Nov'ados à Rodez, en France. Et, en avril, Merci d'être venus sera à la Maison des arts de Laval pour quatre représentations, dont trois destinées à un public adolescent.

Mais cette pièce est pour tous publics, vraiment.

Le texte est écrit au « Je ». Tout ce que je dis est vrai, je l'ai vécu, explique le comédien. Cette franchise lui a paru nécessaire pour illustrer la nécessité de crever l'abcès.

La Semaine de prévention du suicide vise à encourager les gens à oser parler du suicide.

Gabriel Morin poursuit le même but. Si je suis capable d'en parler, d'aller loin là-dedans et d'être bien là-dedans, je suis l'exemple vivant de : "On peut en parler".

Si je ne suis pas pleinement vulnérable, si je n'en parle pas, comment pourrai-je dire aux gens : parlez-en?

Le but de la pièce est de prévenir le suicide et d’aider les gens. De normaliser la conversation, de normaliser le fait de parler de ces sujets-là.

Gabriel Morin, auteur de la pièce Merci d'être venus

Raconter sans détour, mais avec précautions

Parler de suicide comporte des risques, comme l'explique le comédien dans le balado qu'il a créé au sujet de Merci d'être venus. Même si on est armé des meilleures intentions du monde, le choc émotif qu'on envoie au spectateur en parlant de ce sujet-là peut avoir des effets pervers.

Avec son metteur en scène David Strasbourg, il a cherché comment éviter le macabre ou le sensationnalisme. Avant la première, la pièce a été lue par des membres du Centre de prévention du suicide (CPS) de Québec et de l'Association québécoise de prévention du suicide (AQPS).

De plus, un intervenant d'un CPS assiste à chacune des représentations et l'acteur le présente au public. À Québec, il y avait chaque soir un intervenant différent. L'un avait une grosse manche de tatous, un autre était Français, une autre, étudiante, et cela montrait aux spectateurs que la prévention du suicide a plein de visages sympathiques et souriants, se réjouit Gabriel Morin.

Après la représentation, l'intervenant se tient tout près pour répondre aux questions, réconforter ou même s'occuper de quelqu'un qui serait en détresse (ce qui ne s'est pas produit jusqu'à présent).

La dernière affaire que tu veux comme artiste qui décide d'aborder le sujet du suicide, c'est de créer de la détresse chez ton public.

Gabriel Morin dans un extrait du balado Merci d'être venus

Gabriel Morin se définit d'abord comme un acteur comique et, de fait, Merci d'être venus est parsemé de moments drôles. Avec son grand frère, le comédien a eu du fun : ils étaient complices, solidaires, moqueurs, un peu baveux même... Ils étaient deux.

Puis Frédéric a laissé son cellulaire sur son bureau et...

Le suicide est un deuil particulier et difficile qui mélange la personne qu'on aime et la personne qui a posé le geste qu'on déteste. Ces deux idées totalement contradictoires sont presque impossibles à réconcilier.

Gabriel Morin, auteur de la pièce Merci d'être venus

Prévenir le suicide par la puissance des arts vivants

Aveu de la journaliste : je connaissais la mère de Gabriel Morin. Nous avions été mises en contact l'une avec l'autre quand j'ai moi-même perdu mon fils par suicide.

Mais je ne savais pas à quoi m'attendre quand je me suis assise dans la salle de spectacles pour voir la pièce.

J'étais avec mon conjoint, qui a vécu des suicides dans son entourage proche, et avec deux ex-collègues de travail, heureusement épargnés par ce fléau. Nous avons été si impressionnés par la démarche de ce jeune artiste que j'ai résolu de vous en parler.

Il y a quelque chose de très précieux dans le travail de ce créateur : il nous fait descendre jusqu'au plus profond, jusqu'au plus noir, et il nous fait remonter.

Remonter : toute l'idée est là.

Le théâtre n'est pas une thérapie. Mais cela peut être thérapeutique, voire cathartique. Comme ce passage de la pièce, le moment du spectacle dont on se fait parler le plus, dixit Gabriel Morin... et que je ne vais pas vous raconter!

Je dirai seulement qu'assise dans la pénombre, au milieu d'inconnus, j'ai vécu quelque chose. Appelons cela une intuition, une perception, une hypothèse : j'ai eu l'espoir que cela conscientise, touche, rejoigne jusque dans sa psyché même quelqu'un dans la salle qui broie du noir ou, même, qui s'est engagé dans ce couloir qu'est la pensée suicidaire.

C’est la puissance des arts vivants. Dans le noir, tu vis une expérience à la fois super intime et collective. C’est la raison pour laquelle je suis tombé en amour avec le théâtre.

Gabriel Morin, auteur de la pièce Merci d'être venus

Si vous ou l'un de vos proches êtes en détresse, sachez que vous n'êtes pas seul. Voici les ressources offertes :

Au Québec :

Appelez sans frais le 1 866 APPELLE [277-3553].

Si vous ou un proche êtes en danger immédiat, composez le 911.

Vous pouvez aussi texter un intervenant au 535353 : ce service confidentiel de clavardage est offert 24 heures par jour, sept jours sur sept.

Au Québec et au Canada, le 1 888 LE DEUIL [533-3845] est une ligne d'écoute téléphonique pour personnes ayant perdu un être cher.

Au Canada :

Appelez ou textez le 988 : cette ligne d'aide est ouverte 7 jours sur 7, jour et nuit.

Pour les personnes endeuillées par un suicide, l'AQPS a créé un espace d'échange et de témoignage en ligne accessible au deuilparsuicide.ca.

Ces questions qu'il ne faut pas hésiter à poser

Au Québec, il se produit en moyenne trois suicides par jour. Au Canada, en moyenne, douze personnes s'enlèvent la vie quotidiennement. C'est donc dire que nous sommes nombreux à pleurer ces terribles pertes.

De plus, les personnes exposées directement ou indirectement à un événement suicidaire sont plus à risque d’avoir des idées suicidaires ou même de passer à l’acte, comme l'explique Mélanie Ringuette, directrice des communications et de la mobilisation à l'AQPS.

Faire de la prévention du suicide une priorité de santé publique ne signifie pas seulement secourir les gens en détresse, bien que ce soit essentiel. Cela signifie prendre soin des gens en général, tous les jours.

Il faut fabriquer un tissu. Un tissu social serré pour envelopper, réconforter, réchauffer et rassembler. Tout seul, quand on a froid, on peut perdre le goût d'avancer.

Soyez vigilants, attentifs. N'hésitez pas à poser des questions à une personne qui vous inquiète : Es-tu correct? As-tu besoin d'aide? Penses-tu au suicide en ce moment?

Comme l'explique Gabriel Morin, certains ont peur de donner ainsi l'idée à quelqu'un de se suicider. Mais non!

Soyez prêts à écouter, à poser des questions, à les poser deux fois s'il le faut. On a tous les outils nécessaires pour faire preuve d'empathie et d'humanité.

Gabriel Morin, auteur de la pièce Merci d'être venus

Il faut aussi savoir que le 1 866 APPELLE n'est pas qu'une ligne d'urgence pour les personnes aux prises avec des idées suicidaires. On peut y obtenir des conseils, tant en ce qui a trait à la prévention qu'à l’intervention.

Gabriel Morin a demandé récemment à un ami qui vivait des difficultés s'il pensait au suicide. Ce dernier a répondu non, mais Gabriel Morin l'a assuré que s'il en arrivait là, il pourrait lui en parler.

Ce lien-là est maintenant créé entre nous, explique-t-il.

Et s'il avait répondu oui? On aurait cherché de l'aide. On aurait appelé.