Un article écrit par Ivanoh Demers

Dans l’œil d’Ivanoh : les pièges du noir et blanc

Arts > Photographie

Le chancelier de l'Allemagne Olaf Scholz s'est rendu dans la région de Verden pour constater l'ampleur d’inondations en fin d'année 2023.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Le chancelier de l'Allemagne Olaf Scholz s'est rendu dans la région de Verden pour constater l'ampleur d’inondations en fin d'année 2023.

Ivanoh Demers, photojournaliste depuis plus de 20 ans, s’attarde cette semaine à une technique fréquemment utilisée pour masquer certaines imperfections : le recours au noir et blanc.

Chaque photographe vit ce moment : assister à un événement où les conditions de prises de vue sont difficiles. En triant ensuite ses images, il trouve le résultat décevant. C’est à ce moment qu’apparaît dans son esprit un faux espoir qui relève de la pensée magique : on peut tout régler en postproduction. Il convertit alors ses images en noir et blanc. « Ça va être dramatique, artistique », se dit-il.

Note

Un problème technique empêche l’affichage des photos sur certains téléphones Android. Nous travaillons à résoudre ce problème.

Mais attention : il faut garder en tête que retirer les couleurs d’une image, c’est aussi en retirer de l’information.

Le chancelier de l'Allemagne, Olaf Scholz, s'est rendu vers la fin de 2023 dans la région de Verden pour constater l'ampleur de récentes inondations. Déjà, photographier un chef d'État entouré d'une cinquantaine de membres des médias n’était pas une tâche facile.

C’est l’exercice auquel s’est livré Alexander Koerner, de l’agence Getty Images. Peu après avoir rendu ses photos originales disponibles pour les médias abonnés à Getty, il les a téléversées une seconde fois, mais en noir et blanc.

Profitons-en pour comparer les deux versions de quelques-uns de ses clichés.

Déplacez la glissière pour voir chaque variante.

La première photo est chargée. Les perches des multiples preneurs de sons polluent l’image. Notre œil recherche le sujet principal. Dans cette session improvisée des célèbres livres Où est Charlie?, le chancelier Olaf Scholz est quelque part dans la foule. Je finis par le trouver, au centre. C'est celui qui regarde la caméra.

Les irritants sont multiples dans cette photo, mais la transformer en noir et blanc n’améliore pas la situation.

La version noir et blanc ne fait qu’accentuer les problèmes. Le ton monochrome de la foule envoie notre œil dans toutes les directions. Où est le chancelier? Les toits colorés des maisons qui refermaient le cadre ont disparu. Le carrelage multicolore des pavés sous l’eau aussi. Déception.

Alexander Koerner a ensuite quitté les autres photographes, caméramans et reporters et il a choisi un autre point de vue : une rangée de maisons inondées par la rivière Aller sortie de son lit, dans une zone résidentielle de Verden.

L’eau trouble en avant-plan nous aide à comprendre l'ampleur de la catastrophe. Le brun est évocateur. La composition est belle et équilibrée. Une image sobre.

En noir et blanc, il règne une certaine confusion. L’avant-plan est plus difficile à comprendre. Est-ce un mur de béton? Est-ce de l’eau? Et dans le ciel, les fins détails des nuages ont également disparu. Le contraste élevé rend l’image plus dramatique, mais moins informative.

Dans une troisième photo, un sinistré se sert d'un boyau d'arrosage pour évacuer l'eau au-dessus d'un barrage de sacs de sable.

Le boyau jaune se détache du fond blanc des sacs. C’est parfait, car les éléments les plus importants de cette image, ce sont le boyau jaune et l’eau. La clôture bleue avec des accents jaunes suggère une maison bien entretenue. Le teint rosé de la peau du sujet est également subtil. On devine le statut social des gens de la région touchés par les inondations.

L'image monochrome est moins convaincante. On peine à remarquer le boyau d'arrosage, qui se distingue mal des mains du sinistré. Le bleu de la clôture dirigeait l'œil vers le sujet au centre, ce qui n’est plus le cas. Des subtilités importantes ont aussi disparu : les ornements jaunes, les petites plantes vertes, le mur de briques rouges et les autres murs beiges typiques de cette région. Le noir et blanc élimine des informations cruciales et rend la photo monotone.

Mon clin d'œil de la semaine

Je ne condamne tout de même pas l'utilisation du noir et blanc en photographie de presse.

Que ce soit avec des images en couleurs ou en noir et blanc, la mission du photojournaliste est d'informer le public le mieux possible. Et il y a des situations où le noir et blanc est tout à fait adéquat.

Le portrait en est un bon exemple. Tant que l’image reflète bien la personnalité du sujet, il n'y a aucun problème.

En 2022, j’ai réalisé un portrait de l’ex-députée et femme d’affaires Claire Samson. Après une longue entrevue sur sa carrière, elle avait décidé de garder sa cigarette lors de la séance photo. C’était la première fois depuis des lunes que je photographiais une personne en train de fumer!

Comme, pour moi, ce moment évoquait un peu une autre époque, j’ai eu l’idée de la traiter en noir et blanc pour lui donner un effet rétro. Une décision artistique, qui respectait néanmoins la nature du sujet photographié.