Un article écrit par Charles Rioux

Les racines du hip-hop au Québec : les pionniers et pionnières sortent de l’ombre

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Wavy Wanda, Baby Blue, Imposs et Félix B. DesfossésCliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Wavy Wanda, Baby Blue, Imposs et Félix B. Desfossés

La série documentaire Les racines du hip-hop au Québec est une véritable plongée dans le passé, il y a plus de 40 ans, dans les communautés afrodescendantes des quartiers montréalais à forte présence anglophone comme la Petite-Bourgogne, Côte-des-Neiges et Notre-Dame-de-Grâce. Les huit épisodes, coanimés par Félix B. Desfossés et le rappeur Imposs, sont disponibles sur le site de Télé-Québec.

En lisant l’ouvrage Les racines du hip-hop au Québec, publié par le journaliste Félix B. Desfossés en 2020, Imposs avoue être tombé des nues. Même en tant que vétéran de l’industrie, l’ancien membre de Muzion n’avait pas entendu parler de la moitié des femmes et des hommes qui y étaient mentionnés.

Flight, Butcher T, Chuck Ice, Blondie B, Baby Blue, Wavy Wanda, Michael Williams, DJ Ray, Shanwan, Lord Supreme… Autant de noms qui n'évoquent peut-être rien au grand public, mais qui ont pavé la voie pour des artistes de hip-hop qui connaîtront un succès commercial au Québec vers la fin des années 1990, à commencer par Dubmatique.

Fruit de dix ans de recherches, la série documentaire inspirée du livre de Félix B. Desfossés donne la parole à ces véritables pionnières et pionniers de la culture hip-hop québécoise, levant le voile sur un pan oublié de notre histoire musicale.

En tant que francophone blanc issu de la culture punk, le journaliste savait dès le départ qu’il voulait s’entourer d’un membre en règle de la culture hip-hop pour mener à bien son projet. Il a donc fait appel à Imposs, qui mène la majorité des entrevues.

Je savais qu’il y avait un élément de confiance que je ne pouvais pas aller chercher [tout seul], explique Félix B. Desfossés. Ça prenait quelqu'un qui vient de la culture pour mener ces entrevues-là.

Au-delà du Rap à Billy

Félix B. Desfossés a commencé ses recherches après être tombé sur la page Wikipédia du rap québécois. On disait que les premiers qui avaient fait du rap au Québec, c’était Lucien Francoeur, RBO, Le Boyfriend et même Bill, avec la toune As-tu du feu (Beurre de peanut), explique Félix B. Desfossés. Je me suis dit : "Il me semble que ça ne se peut pas".

En fouillant un peu, il a ensuite découvert la biographie d'un certain DJ Flight Almighty – Flight pour les intimes –, un DJ, MC et animateur de radio de Greenfield Park qui affirmait avoir organisé le premier party de hip-hop à Montréal... en 1978.

Avec Michael Williams, ancien VJ de MuchMusic, et son émission Club 980 diffusée sur les ondes de CKGM, Flight est l'un des premiers à avoir fait jouer du hip-hop à la radio montréalaise, dans le Sound Supreme Show, diffusé au 90,3 CKUT.

Flight a accepté de rencontrer Félix, mais il n'allait pas lui donner son histoire tout cuit dans le bec, pas plus que Michael Williams, qui l'a envoyé faire ses devoirs avant de lui accorder une entrevue. Une méfiance qui s'explique notamment par le désintérêt marqué des médias québécois pour le mouvement hip-hop qui se dessinait du côté anglophone dans les années 1980, à une époque où les deux solitudes étaient plus éloignées que jamais.

Le premier référendum de 1980 a créé une fracture sociale. Il y a des gens qui se sont sentis laissés de côté par ce projet de société là, et qui ont décidé de s’exprimer autrement, notamment par la culture hip-hop, explique le journaliste.

Une galerie de personnages fascinants

À chaque épisode de la série, on rencontre deux ou trois pionniers et pionnières de la culture. Il y a Ludmila Zelkine, alias Blondie B, la première MC femme de l’histoire du hip-hop au Québec. Il y a Wavy Wanda et Baby Blue, deux autres rappeuses de Montréal qui formaient le duo Classy Crew dans les années 1980.

On fait aussi la rencontre de l’incontournable Butcher T, premier DJ de la culture hip-hop montréalaise qui a importé ses techniques avant-gardistes de New York. Ou encore de DJ Choice, qui a fait ses armes avec le rappeur montréalais Chuck Ice au sein de Zero Tolerance, bien avant de devenir l’emblématique concepteur rythmique de Dubmatique.

Pierre Perpall Jr., fils du chanteur disco Pierre Perpall Sr., vient aussi parler avec DKC Freeze de la scène bouillonnante du breakdance à Montréal dans les années 1980, avec la présentation de la légendaire compétition Breakdance '84 au Spectrum.

La plupart des entrevues sont menées par Imposs, alors que Félix joue un peu plus le rôle d’entremetteur, en plus de s’entretenir avec des artistes de hip-hop des plus jeunes générations, de Zach Zoya à KNLO en passant par Raccoon, qui viennent témoigner de l'héritage de ceux et celles qui sont venus avant. Plusieurs épisodes font place à des retrouvailles émouvantes, entre des artistes qui ne s'étaient pas vus depuis près de 40 ans.

Une mine d'or à peine entamée

Avec sa première série sur les racines du hip-hop, Félix B. Desfossés affirme qu'il n'a couvert que la pointe de l'iceberg, tellement ses découvertes ont été riches.

Je sortais des chiffres, et juste les noms de DJ de la période 1970 à 1988 environ, j'en ai une trentaine, mais il y en avait beaucoup plus que ça. J'ai une quarantaine de noms de MCs, au moins 25 crews de Breakdance, mais Pierre Perpall Jr. m'a dit qu'il y en avait une centaine a Montréal, explique celui qui aurait du matériel pour faire plusieurs saisons des Racines du hip-hop au Québec.

C'est exponentiel et il y a comme une arborescence de cette culture qui nous était complètement inconnue.

Félix B. Desfossés, journaliste

Ce dont je suis le plus heureux, c’est d’avoir réussi à gagner la confiance de gens qui ont été brimés, oubliés, tassés des médias à l’époque, explique le journaliste dans le dernier épisode de la série. [...] En tant que représentant des médias francophones, je pense que j’ai réussi à leur démontrer qu’il y avait des gens qui avaient des intentions pures par rapport à leurs accomplissements.