Un article écrit par Corentin Mittet-Magnan

Le Musée des beaux-arts de Winnipeg pris dans la propagande russe

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En conférence de presse en janvier dernier, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe accusait le Canada d’avoir été « un refuge pour les criminels nazis ».

Après les révélations sur l’adhésion de Ferdinand Eckhardt, ancien directeur du Musée des beaux-arts de Winnipeg, à l’idéologie nazie avant son arrivée au Manitoba en 1953, la Russie utilise cette affaire à des fins de propagande pour attaquer le Canada et critiquer sa « réputation honteuse de refuge pour les criminels nazis ».

En novembre dernier, une enquête journalistique du magazine The Walrus révélait, documents à l’appui, la façon dont Ferdinand Eckhardt, directeur du Musée des beaux-arts de Winnipeg entre 1953 et 1974, avait exprimé son adhésion aux idées du régime nazi avant de s’installer au Manitoba en 1953. Né à Vienne en 1902, il avait été enrôlé dans l’armée allemande entre 1942 et 1944, selon The Walrus.

Il avait notamment signé un serment d’allégeance à Hitler et signé plusieurs articles dans des journaux pronazis.

Eckhardt a travaillé pour l'un des acteurs les plus notoires de la machine de guerre hitlérienne, IG Farben, la même entreprise qui a construit le camp de concentration d'Auschwitz et fabriqué du Zyklon B, utilisé dans les chambres à gaz, raconte Conrad Sweatman dans son enquête publiée dans The Walrus.

Ces révélations sont arrivées jusqu’aux oreilles du Kremlin. Le 31 janvier dernier, Maria Zakharova, porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe, se servait des informations du magazine pour accuser le Canada d’être un refuge pour les criminels nazis.

Malgré son passé criminel, [Ferdinand Eckhardt] a échappé à toute punition en s'installant au Canada en 1953, où il a dirigé une galerie d'art à Winnipeg pendant 20 ans.

Maria Zakharova, porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe

Dès les premiers jours de l’invasion de l’Ukraine, la Russie avait expliqué que ce qu’elle appelle une opération militaire spéciale avait comme objectif la dénazification du régime de Volodymyr Zelensky.

Depuis le début de la guerre, le 24 février 2022, le Canada fait partie des principaux soutiens militaires à l’armée ukrainienne.

Nous considérons le Canada comme un État extrêmement hostile, dont les autorités ont fait preuve de complicité avec le nazisme en trahissant leur propre histoire. Nous allons donc structurer notre politique de manière adéquate, annonce Maria Zakharova dans son intervention du 31 janvier.

Une association d’idées qui met le Canada dans la ligne de mire des Russes

Dans la logique de Moscou, s'il soutient l’Ukraine, alors le Canada s’oppose au soi-disant projet de dénazification.

Il y a une association d'idées, et ça met directement le Canada dans la ligne de mire de la Russie et de sa politique étrangère, analyse Pierre Jolicoeur, doyen de la faculté des sciences humaines et sociales au Collège militaire royale du Canada, à Kingston.

Au mois de septembre, déjà, l’invitation de l’ancien combattant nazi Yaroslav Hunka à la Chambre des communes pendant la visite du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, avait été largement mentionnée par les autorités russes pour dénigrer le Canada.

Le moment était servi sur un plateau d’argent pour les autorités russes, explique Pierre Jolicoeur. Certainement que le Canada a manqué à ses devoirs, il y a des correctifs qui doivent être faits pour bien évaluer les pedigrees ou l’historique des personnes que l’on invite au Parlement.

L'auteur de l'enquête n'est pas surpris

Le journaliste derrière l'enquête révélant le passé de Ferdinand Eckhardt, Conrad Sweatman, raconte qu’il ne s’attendait pas à ce que son travail soit mentionné jusqu’à Moscou. Cependant, je ne suis pas surpris que le Kremlin utilise tout ce qui est à sa disposition afin de peindre le Canada comme étant pronazi, ajoute-t-il.

L’utilisation de cet événement par Moscou ne doit cependant pas effacer les erreurs commises par les autorités canadiennes, selon M. Sweatman.

Nous devons faire face à la réalité de l’immigration nazie au Canada. Nous devrions reconnaître que nos institutions se sont parfois révélées trop accueillantes envers les expatriés pronazis comme Hunka, Eckhardt et d’autres.

Depuis les révélations du Walrus, le nom de l’ancien directeur mort en 1995 a été retiré de différents lieux de Winnipeg où il était affiché, comme dans le hall d’entrée du Musée des beaux-arts ainsi que dans plusieurs bâtiments de l’Université de Winnipeg et de l’Université du Manitoba.

Au début du mois de janvier, le premier ministre Wab Kinew a annoncé qu'il avait révoqué Ferdinand Eckhardt de son titre de membre de l’Ordre de la chasse au bison, la plus haute distinction du Manitoba.

De son côté, Charlotte MacLeod, porte-parole d’Affaires mondiales Canada, assure dans un courriel que le gouvernement fédéral tente de lutter contre la désinformation.

Le Canada continuera à utiliser ses plateformes de communication, dont les médias sociaux, pour sensibiliser le public sur la façon dont le régime russe utilise des mensonges pour justifier son invasion illégale, non provoquée et injustifiable de l'Ukraine, et mettre l'accent sur des outils et des tactiques pour renforcer la résistance face aux tactiques de désinformation.

Au moment de publier cet article, le Musée des beaux-arts de Winnipeg (WAG) n'avait pas répondu aux demandes de commentaires de CBC/Radio-Canada.