Un article écrit par Radio-Canada

Les César : heure de vérité pour le cinéma français

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Judith Godrèche est devenue une figure de proue du #MoiAussi français après avoir porté plainte contre les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Judith Godrèche est devenue une figure de proue du #MoiAussi français après avoir porté plainte contre les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon.

Le cinéma français crèvera-t-il l'abcès? Les regards se tournent vers Paris, vendredi, à l'occasion de la 49e soirée des récompenses cinématographiques annuelles des César, sur fond de libération de la parole sur les violences sexuelles dans le 7e art.

Beaucoup attendent des mots de Judith Godrèche, devenue une figure de proue du mouvement #MoiAussi français après avoir porté plainte contre les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon pour des violences sexuelles et physiques pendant son adolescence, que ces derniers nient.

Que j'aille aux César ou pas, on s'en fiche bien, a coupé l'actrice, à deux jours de la cérémonie, appelant plutôt à entendre les victimes. Notre milieu souffre en silence. Nos jeunes filles souffrent en silence. Et une fois de plus, une fois encore, le gouvernement se tait, les politiques se taisent, et les acteurs, les réalisateurs se taisent.

À quelques heures de la cérémonie, la nouvelle ministre française de la Culture, Rachida Dati, a justement pris la parole pour dénoncer un aveuglement collectif qui a duré des années dans le milieu du cinéma, lors d'un entretien avec la revue Le Film français.

Judith Godrèche a dit des choses tellement simples. Elle a dit : "J'étais une enfant. Vous avez tout vu et personne n'a rien dit, personne ne m'a tendu la main", a ajouté la ministre.

La liberté de création est totale, mais ici, on ne parle pas d'art, on parle de pédocriminalité. Avoir une relation sexuelle avec un mineur de moins de 15 ans est un crime, a-t-elle insisté.

La remise de prix en second plan

La question a des chances d'éclipser la course aux prix entre le film favori Anatomie d'une chute et ses concurrents, ou l'hommage à l'actrice Micheline Presle, doyenne du cinéma français, décédée mercredi à 101 ans.

Car de la mise en examen pour viols et agressions sexuelles de l'acteur Gérard Depardieu aux accusations portées par Judith Godrèche, suivies par d'autres comédiennes, les violences sexuelles hantent plus que jamais le cinéma français.

Jeudi, l'actrice Isild Le Besco a, à son tour, annoncé qu'elle envisageait de porter plainte contre Jacques Doillon et Benoît Jacquot, dénonçant une emprise destructrice et des violences. Et l'acteur Aurélien Wiik a lancé sur Instagram le mot-clic #MeTooGarçons.

M. Doillon, lui, entend déposer une plainte pour diffamation contre Mme Godrèche.

La multiplication de ces accusations nourrit le soupçon que certaines personnes parmi les cinéastes, interprètes et autres artisans et artisanes du 7e art qui assisteront à la cérémonie à l'Olympia ont fermé les yeux sur ce type de faits.

Les mots de la présidente de la cérémonie, l'actrice Valérie Lemercier, seront scrutés. Et toutes les stars du cinéma français qui se succéderont pour animer la soirée sont attendues au tournant.

Censés représenter le cinéma dans sa diversité, les prix César ont évolué depuis la cataclysmique cérémonie de remise de 2020 où Roman Polanski, accusé de viol, avait reçu le prix du meilleur réalisateur pour J'accuse, ce qui avait provoqué le départ de l'actrice Adèle Haenel.

L'institution a été renouvelée. Une règle de non-mise en lumière des personnes mises en cause par la justice pour des faits de violence a été instituée (pas d'invitation aux événements liés aux César, pas de remise de statuette sur scène ni de discours pour les lauréats).

A priori, aucune des personnes nommées n'est visée par des accusations. L'acteur Samuel Theis (Anatomie d'une chute) fait l'objet d'une enquête après la plainte pour viol portée par un technicien alors qu'il tournait un film l'été dernier, mais il ne fait pas partie des nommés.

Les prédictions

Anatomie d'une chute, Palme d'or à Cannes et nommé cinq fois aux Oscars (le 10 mars au soir à Los Angeles), a récolté 11 nominations. Le trophée du meilleur film pourrait se jouer entre lui et Le règne animal, film fantastique de Thomas Cailley (12 nominations).

À 45 ans, sa réalisatrice, Justine Triet, pourrait marquer l'histoire des César en devenant la deuxième femme à remporter le prix de la meilleure réalisation, un quart de siècle après Tonie Marshall (Vénus Beauté en 2000). Deux autres réalisatrices (sur cinq finalistes) sont en lice : Catherine Breillat (L'été dernier) et Jeanne Herry (Je verrai toujours vos visages).

Des César d'honneur doivent être remis à l'actrice et réalisatrice française Agnès Jaoui, qui a raconté publiquement avoir été victime de violences sexuelles dans son enfance, et au cinéaste américano-britannique Christopher Nolan (Oppenheimer).