Un article écrit par Ivanoh Demers

Dans l’œil d’Ivanoh : photographier une éclipse solaire

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Éclipse annulaire à proximité de la Tour CN, à Toronto, le 10 juin 2021.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Éclipse annulaire à proximité de la Tour CN, à Toronto, le 10 juin 2021.

Ivanoh Demers, photojournaliste depuis plus de 20 ans, prodigue quelques conseils pour photographier l’éclipse totale de Soleil qui arrive à grands pas.

L’éclipse solaire totale sera visible à partir d’une grande partie de l'Amérique du Nord le 8 avril. L’engouement des photographes est palpable pour ce moment, qui demande une bonne préparation.

Il faut se procurer les filtres appropriés.

La première précaution à prendre est de prévoir des lunettes de protection adéquates pour couvrir vos yeux. Les moments qui précèdent l’éclipse totale pourraient causer des dommages irréversibles à la rétine.

La seconde sera de placer un filtre certifié sur le pare-soleil de l'objectif de votre caméra.

Dans un premier temps, abordons brièvement la photographie avec un cellulaire.

Certains modèles de téléphones portables peuvent être endommagés par les rayons du soleil. Acheter des filtres photo pour protéger la caméra de votre téléphone peut être une bonne solution.

Plusieurs vont opter pour un moyen moins dispendieux. En plaçant une des lentilles de lunettes de protection conçues pour les éclipses sur l’objectif de leur téléphone, ils vont faire d’une pierre deux coups.

C’est une solution qui peut être adéquate pour un plan large. Positionnez-vous de manière à ce que le point brillant de l’éclipse s’intègre à un bel avant-plan et le tour sera joué.

Par contre, le zoom standard de votre téléphone risque de donner un résultat décevant. Je vous recommande d’éviter cette option, à moins de vous être procuré un téléobjectif conçu pour votre appareil portable.

Avec un appareil photo

L’avantage de réaliser des images avec un véritable appareil photo est indéniable. Ajoutez un puissant téléobjectif, et vous aurez ce qu’il faut pour prendre de belles photos.

Quel objectif choisir? Je suggère une longueur focale entre 400 et 1000 mm. Pour ma part, j’ai choisi un téléobjectif 200-600 mm. À 600 mm, le soleil est présent dans environ 25 % de mon cadre, ce qui permettra de resserrer un peu celui-ci en postproduction.

J’ai fait des essais avec un doubleur, ce qui m’a procuré une longueur focale de 400-1200 mm. Mauvaise idée. La mise au point avec un doubleur était instable et inefficace. J’ai opté pour une focale plus courte afin d’avoir une mise au point automatique (autofocus) plus performante.

Certains boîtiers photo amplifient la longueur focale de 1,5 fois. Au lieu de louer ou de vous procurer une longue focale, avoir recours à de tels boîtiers est une autre possibilité à envisager.

Cette image d’une éclipse avec la tour CN réalisée par le photographe Mark Blinch est spectaculaire. Ce n'est pas le fruit du hasard, il avait fait du repérage et choisi son emplacement d’avance.

Le choix d'intégrer un sujet à l'avant-plan demande encore plus de planification. Plusieurs applications pour téléphone vous aideront à prévoir la position exacte du soleil à une heure et un endroit précis. Il faut faire des tests. C’est le temps de faire preuve de créativité!

Prévoyez un trépied stable qui supporte bien votre téléobjectif. Et ajustez-le à une bonne hauteur. Pourquoi être constamment penché dans une position inconfortable? Apportez un petit banc afin d'être bien assis ou fixez le trépied à une hauteur qui vous permettra de rester debout.

Évitez à tout prix les téléobjectifs à pompe. La gravité va faire descendre la partie supérieure de l'objectif vers le sol, ce qui va affecter votre mise au point et votre cadrage.

N’oubliez pas que le Soleil se déplace dans le ciel. Si vous optez pour un cadrage serré avec un long téléobjectif, vous devrez bouger lentement la tête de votre trépied pour garder le Soleil bien centré dans votre cadre.

N’attendez pas le jour de l’éclipse pour tester votre équipement, notamment votre trépied. Et vérifiez la maniabilité de sa tête.

Maintenant, des recommandations plus techniques pour les photographes plus avancés :

  1. La mise au point : en mode automatique (autofocus) ou manuel? Vous devriez faire un test de mise au point sur le Soleil. Je recommande de travailler en mode automatique. Celui-ci devrait bien fonctionner si vous visez la ligne créée par l’ombre de la Lune sur le Soleil.
  2. À cause de la coloration du filtre, il est fort probable que le Soleil ait une teinte bleutée. Il est normal de ramener en postproduction une teinte plus jaune qui correspondrait mieux à ce que vous aurez vu.
  3. Si votre appareil le permet, utilisez le format de fichier RAW. Cela vous permettra d’avoir un meilleur contrôle sur l’exposition et la gestion des couleurs.
  4. Faites une prise de vue en fourchette (bracketing) en variant le niveau d’exposition. Vous aurez ainsi plus de chances d'avoir l'exposition parfaite. Les images plus claires accentuent le halo autour du Soleil, ce qui est très esthétique. Les images plus sombres donneront au Soleil un contour plus défini. Vous aurez tout de même la possibilité d’ajuster l’exposition plus tard en postproduction.

Une prise de vue en fourchette peut se faire en modifiant la vitesse de l’obturateur, l’ouverture ou la sensibilité (ISO). Mais je vous suggère de fixer votre ouverture à F8, et ce, pour toute la session photo. Le but est de limiter les manipulations sur votre téléobjectif lors de la prise de vue.

Réalisez plutôt votre fourchette en modifiant l’ISO. En choisissant un ISO autour de 500, vous pouvez modifier votre ISO rapidement vers le haut ou vers le bas. Si votre sensibilité de départ est trop basse, vous ne pourrez pas réduire votre exposition.

Cette même technique peut s’appliquer à la vitesse d’obturation; commencez avec une vitesse de base de 1/1000 de seconde. Puis augmentez et descendez votre vitesse d’obturation, ce qui va vous donner une belle variété d'exposition. Pour éviter un flou de bougé, ne descendez pas votre vitesse en dessous de 1/250 de seconde.

Je n’ai jamais photographié une éclipse solaire. Encore moins une éclipse solaire totale.

J’ai donc décidé de tester mon équipement et de faire une séance d’essai sur le plein soleil, un après-midi, vers 15 h 30, il y a quelques jours.

J’ai eu quelques surprises.

Le filtre assombrit dramatiquement l’image. Plus que ce à quoi je m’attendais. Avec en plus les lunettes spéciales qui sont très sombres, on ne voit plus grand-chose! Il faut réaliser les opérations sur l’appareil en voyant beaucoup moins bien que d’habitude. Un handicap non négligeable.

Je porte en plus des lunettes de prescription. J’ai eu beaucoup de difficulté à y superposer les lunettes conçues pour l’éclipse. J’ai fini par décider de les faire tenir avec du ruban adhésif.

La postproduction

Ne sous-estimez pas l'importance de la postproduction.

J’ai fait un exercice avec une photo du plein soleil que je venais de prendre. En quelques minutes, je l’ai modifiée de manière à obtenir quatre versions différentes. Celles-ci démontrent qu’il est possible de corriger et de modifier facilement une image à votre goût.

Ces changements en postproduction illustrent bien les possibilités infinies qui s'offrent à vous.

Pour ma part, le 8 avril, je vais essayer de reproduire le plus fidèlement possible ce que j’aurai observé.

Il y aura trois grandes étapes : la période avant l’éclipse totale, où une partie du Soleil sera cachée par la Lune, l’éclipse totale, et la période suivant l’éclipse totale.

Dans la région de Montréal, l’éclipse solaire totale durera seulement 1 minute 27 secondes. Il sera donc important d’avoir établi une certaine stratégie pour la prise de vue avant que l'éclipse ne débute.

Ma stratégie sera la suivante :

Lors de la phase partielle (avant et après l’éclipse totale), je vais faire des plans larges avec mon téléphone avec des lunettes d’éclipse. Pour les plans rapprochés, j’utiliserai mon objectif 600 mm.

Lors de l’éclipse totale, il sera possible de retirer le filtre et d'observer le soleil directement. Je me concentrerai sur des plans rapprochés avec mon objectif de 600 mm.

Je vais choisir une ouverture de F8 et une vitesse minimale de 1/500 de secondes.

Par après, je vais ajuster mon ISO en conséquence pour avoir une bonne exposition. Je vais faire une fourchette d’exposition en modifiant mon ISO vers le haut et vers le bas.

Puis, je ne m'imposerai aucune photo pendant environ 45 secondes. Je vais prendre un moment pour contempler ce rare moment.