Pour protéger la forêt pluviale du Grand Ours, sur la côte de la Colombie-Britannique, des nations autochtones financent leurs efforts grâce au système de compensation carbone. C’est une méthode encore peu utilisée au Canada et qui soulève plusieurs questions, malgré certaines réussites.
Nous sommes les yeux et les oreilles de notre nation. Il faut être présent ici, sur les eaux
, raconte le gestionnaire du programme des gardiens du territoire de la Première Nation Nuxalk à Bella Coola, en Colombie-Britannique, en montrant sur une carte le dédale de baies dans lequel son équipe et lui ont patrouillé l’été dernier.
Aider les plaisanciers en détresse, aider à la recherche scientifique et prévenir le braconnage ne sont que quelques-unes des responsabilités du programme des gardiens du territoire, une initiative autochtone qui emploie 150 personnes pour protéger la forêt pluviale du Grand Ours.
Cette étendue forestière couvre 6,4 millions d’hectares, du centre de la province jusqu’à l’Alaska. Elle est surtout connue pour sa population d’ours esprits, une sous-espèce d’ours noir au pelage crème.
Leur rôle s’apparente à ceux des gardes-chasse ailleurs au pays, mais un détail important les distingue : leur financement. Ce n’est pas le trésor public qui finance les gardiens du territoire, mais bien les profits de compensations carbone.
Quand les pollueurs paient pour la préservation
La compensation carbone est un système où une entité – aussi bien une personne qu’une entreprise – achète un crédit carbone, une unité de droits d’émission de gaz à effet de serre, donnant droit à son détenteur de l’échanger sur le marché du carbone.
La compensation carbone représente les mesures qui entraînent une réduction des émissions de gaz à effet de serre. La protection de la forêt du Grand Ours représente bien ce genre de projet : elle absorbe des millions de tonnes de CO2 par année. Ainsi, neuf Premières Nations de la côte ouest se sont rassemblées pour vendre des crédits carbone dont les recettes financent leurs efforts de conservation et pour empêcher les coupes forestières.
C’est une nouvelle façon de procéder qui était, à une époque, prometteuse, mais les ventes de crédits carbone ne sont pas aussi importantes qu'anticipé, ce qui remet en question la viabilité du modèle adopté en 2016. Les neuf Premières Nations s’étaient alors entendues avec la province pour protéger 85 % de la forêt contre l’exploitation, dont 70 % des forêts anciennes sur le territoire.
Pas à la hauteur des attentes
L’objectif était que ces revenus compensent [les pertes de revenus de l’industrie forestière]
, relate Paul Kariya, analyste principal des politiques des Coastal First Nations, le regroupement de neuf nations à l'origine de cette initiative.
En réalité, cependant, les revenus ne représentent que la moitié de ce qui était anticipé au moment de la signature de l’accord. Le principal acheteur est le gouvernement britanno-colombien, qui veut compenser les émissions de son secteur public.
Chaque année, il reste environ 10 millions de dollars en crédits invendus, ce qui menace la pérennité du programme autochtone de protection de la forêt.
Nous étions comme une nouvelle boutique prête à ouvrir, mais personne ne s’est présenté à notre porte.
En plus du financement précaire, les entreprises forestières sont encore dans le portrait, car elles lorgnent les forêts anciennes et continuent d'y couper des arbres. Il y a moins de coupe, mais ce sont les plus gros et les vieux arbres qui sont ciblés parce que ce sont ceux qui valent le plus cher
, se désole la directrice du Rainforest Solutions Project, Jody Holmes.
N’empêche, elle note que les coupes sont faites de manière plus durable désormais, et surtout, que les entreprises sont plus à l’écoute des peuples autochtones. Maintenant, il faut travailler avec les Premières Nations avant d’aller couper des arbres
, constate Mme Holmes.
Un système imparfait
Il existe également un certain scepticisme sur la transparence de la compensation carbone. Un rapport paru l’an dernier montrait que Verra, le plus grand certificateur de crédits carbone, vendait des crédits fantômes
pour des projets dans la forêt amazonienne qui n’atténuent en rien les émissions des pollueurs qui se les procurent.
Le marché du carbone est également difficile : au moment de l’accord entre la province et les Premières Nations en 2016, le marché a été inondé de crédits bon marché pour des projets ailleurs et sans surveillance rigoureuse. Le prix des crédits a plongé pour atteindre 2 $ CA par tonne de gaz à effet de serre. Il a remonté à environ 15 $ la tonne aujourd’hui.
Chaque crédit émis pour financer les gardiens du territoire a un numéro de série unique pour éviter les doublons et les ventes bidon. Ils sont vendus sur le marché volontaire
pour le moment, c’est-à-dire à des particuliers qui veulent réduire leur empreinte carbone et des entreprises qui ont promis de réduire leurs émissions.
M. Kariya espère que d’autres sociétés, à l’avenir, seront contraintes de réduire leurs émissions, ce qui alimentera le marché dit de la conformité
. Les prix seront plus élevés sur ce marché, ce qui veut dire plus de revenus pour nos communautés
.
Et en dépit des doutes, il est convaincu que l’utilisation de compensation carbone gagne en popularité d’un bout à l’autre du pays pour des initiatives de conservation.
D'après le reportage de Brad Badelt de CBC News
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