Un article écrit par Mélanie Meloche-Holubowski

Panser les plaies et les traumatismes de la guerre en Ukraine

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Le centre de réhabilitation Unbroken, à Lviv, en Ukraine, a traité des milliers de civils et de soldats blessés depuis le début de la guerre en 2022.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Le centre de réhabilitation Unbroken, à Lviv, en Ukraine, a traité des milliers de civils et de soldats blessés depuis le début de la guerre en 2022.

Amputations, blessures au visage, brûlures, traumatismes crâniens… depuis l'invasion de la Russie il y a deux ans, les travailleurs de la santé ont dû apprendre à pratiquer la médecine de guerre. « Leur quotidien a complètement changé », dit le Dr Oleh Antonyshyn, l'un des nombreux Canadiens qui offrent leur temps et leur expertise médicale pour aider les victimes ukrainiennes.

À Lviv, le centre national de réhabilitation Unbroken a déjà traité plus de 16 000 civils et soldats blessés, dont 2000 enfants. Plus de 100 000 chirurgies ont été faites.

Tout le monde est sur l’adrénaline. Tout le monde est motivé. Nous sommes en mode survie. On le fait parce que nos amis, nos parents, nos maris sont sur le champ de bataille.

Maryana Svirchuk, centre de réhabilitation Unbroken

Selon les estimations, plus de 10 000 civils ukrainiens et 70 000 soldats auraient été tués depuis l’invasion de la Russie le 24 février 2022. Près de 19 000 civils et 100 000 soldats auraient été blessés.

Lorsque la guerre a commencé, cet hôpital régional pour civils a dû rapidement changer de cap pour répondre à la demande, explique Maryana Svirchuk, directrice de l’unité médicale qui a mis sur pied ce centre de réhabilitation.

Mais le personnel avait peu d’expérience dans le traitement des blessures de guerre.

De plus, ce centre hospitalier de la ville a dû s’adapter à un volume très important de nouveaux patients – des milliers d'Ukrainiens qui ont fui les combats à l’ouest pour s’installer à Lviv.

Une rencontre fortuite avec le chirurgien général de l'armée britannique a permis aux autorités de l'hôpital de se réinventer.

Il nous a invités à une conférence en mai 2022, où nous avons pu parler à des professionnels de la santé des forces armées canadiennes, américaines et allemandes. Ils nous ont expliqué comment organiser nos soins de santé en temps de guerre et nous ont parlé de leurs expériences en Irak et en Afghanistan, dit Maryana Svirchuk.

Cela a mené à la création du Centre national de réhabilitation Unbroken.

Aujourd’hui, le centre, qui s’étend sur sept étages, offre une panoplie de services : chirurgie reconstructive, rééducation physique, soins prothétiques. On y trouve également un programme d’aide psychologique pour les victimes de torture et de captivité et un autre pour les proches aidants.

Nous sommes prêts à traiter un grand nombre de victimes que ce soit après une attaque nucléaire, chimique ou de missiles, explique Maryana Svirchuk.

Le centre traite également de nombreux amputés.

Entre 20 000 et 50 000 Ukrainiens auraient subi une amputation depuis le début de la guerre, rapportait cet automne le Wall Street Journal. En comparaison, pendant la Première Guerre mondiale, 67 000 Allemands et 41 000 Britanniques ont dû subir une amputation. Environ 2000 vétérans américains des guerres en Afghanistan et en Irak ont nécessité une amputation.

Plusieurs de ces patients deviennent ensuite des mentors auprès des nouvelles victimes. Ces personnes peuvent mieux accompagner les personnes qui arrivent au centre. Elles montrent qu’il y a de l’espoir, raconte Nadiia Khytra, chef de projet au centre Unbroken, qui ajoute que ces mentors retrouvent aussi un sens à leur vie, après des mois difficiles de convalescence.

Il y a aussi un travail de sensibilisation fait auprès de la communauté. On doit éduquer la communauté pour qu’elle puisse mieux accueillir les gens qui sont maintenant aveugles ou en chaise roulante ou les personnes avec d’importants traumatismes psychologiques. Nous devons rebâtir notre société pour les inclure et les soutenir, explique Nadiia Khytra.

De l'aide canadienne

Pour pouvoir fonctionner, ce centre obtient un soutien de Kiev, mais aussi de nombreux organismes de bienfaisance à travers le monde, notamment de la Fondation Canada-Ukraine.

Le centre a également reçu cet automne deux imprimantes 3D pour créer des prothèses, grâce aux dons de la fondation canadienne Temerty. Les deux machines utilisent un logiciel fourni par Nia Technologies, une entreprise sociale canadienne à but non lucratif qui développe des technologies numériques et les déploie dans les pays à revenu faible et intermédiaire.

L’initiative a été organisée par la Dre Amanda Mayo de l'Hôpital Sunnybrook et le Dr Peter Derkach du West Park Healthcare Centre à Toronto.

En mars et avril 2022, le Dr Derkach, qui est d’origine ukrainienne et qui a de la famille en Ukraine, a participé à une mission avec le Canadian Medical Assistance Teams. Ce médecin de famille et directeur de centres de soins de longue durée en Ontario a fourni de l’aide médicale aux réfugiés ukrainiens dans un conteneur converti en clinique à la frontière avec la Pologne.

À son retour, il a cherché d’autres moyens d’aider les victimes du conflit.

Cette guerre est horrible. Je vois à quel point nous sommes chanceux au Canada de ne pas vivre de telles atrocités. C’est pourquoi j’essaie d’aider comme je peux. [...] J’ai 74 ans, mais tant que je peux continuer, je vais retourner [en Ukraine] pour aider.

Il a tenu sa parole, parce qu'en août dernier, le Dr Derkach et le directeur de Nia Technologies, Jerry Evans, sont allés au centre Unbroken pour y installer les imprimantes 3D.

Jerry Evans a formé deux bénévoles avec un parcours insolite : des sculpteurs. Ils ne sont pas des techniciens, mais ils travaillent avec leurs mains. Ils utilisent leurs connaissances en sculpture pour bien concevoir les prothèses, explique le Dr Derkach, qui ajoute que les deux jeunes hommes ont appris très rapidement à produire des prothèses.

Les prothèses fabriquées sont temporaires, le temps d’en créer des permanentes. L’avantage est qu’elles sont produites en quelques heures, plutôt qu’en quelques jours. Ça libère du personnel pour faire plus de travail clinique, explique le Dr Derkach.

L’expérience au centre Unbroken a été très émouvante pour le Dr Derkach.

Ceux qui ont été blessés ont un esprit indomptable; ils refusent d’abandonner. Les soldats veulent recevoir le plus rapidement possible une nouvelle jambe ou un nouveau bras pour pouvoir retourner au combat. Ils veulent être avec leurs frères au combat.

Dr Peter Derkach, médecin de famille

Des chirurgies pour changer la vie des victimes

Le Dr Derkach a également participé à l’une des nombreuses missions chirurgicales menées par le Dr Oleh Antonyshyn.

Ce chirurgien plasticien du Centre des sciences de la santé Sunnybrook de Toronto a aidé à la création du Programme d'aide chirurgicale Canada-Ukraine, un programme financé par la Fondation Canada-Ukraine, avec l’appui du Centre des sciences de la santé Sunnybrook.

Tout a commencé en 2014, lors de la Révolution de la dignité (ou Révolution de Maïdan) en 2013 et de l'annexion de la Crimée en 2014. Le Dr Antonyshyn a mené plusieurs missions chirurgicales canadiennes à l'hôpital militaire de Kiev pour soigner les Ukrainiens gravement blessés lors de manifestations et de combats.

Depuis l'invasion en février 2022, le nombre de blessés a grimpé en flèche, raconte le Dr Antonyshyn, qui est d’origine ukrainienne.

Il y a des milliers de civils qui ont été blessés à cause des tirs d'artillerie, des mines et des effondrements de bâtiments. Avoir autant de blessés aurait submergé n’importe quel hôpital au Canada ou aux États-Unis, dit le Dr Antonyshyn, qui dit être impressionné par la résilience des travailleurs de la santé. Je ne peux pas imaginer devoir traiter autant de traumatismes au quotidien.

Mais dans certains cas, les médecins ukrainiens ont besoin d’expertises supplémentaires pour soigner les cas les plus complexes. Certaines déformations sont si extrêmes que les médecins en Ukraine ont atteint la limite de ce qu’ils peuvent faire pour la reconstruction, explique-t-il.

Afin d’assurer la sécurité des bénévoles canadiens, le Dr Antonyshyn a conclu une entente avec le complexe de soins de santé à Czeladz, en Pologne. C’est un hôpital pas plus gros que celui de Huntsville [en Ontario].

Lors des missions d’une durée de deux semaines, l’équipe canadienne travaille avec ses pairs ukrainiens pour offrir des soins complexes et des chirurgies de reconstruction aux patients qui ont subi des amputations ou qui souffrent de graves blessures cranio-faciales, à la tête, au cou et orthopédiques.

Trois des cinq salles d’opération du complexe et près d’une cinquantaine de lits sont prêtés à l’équipe canadienne.

Les Polonais surnomment désormais cette unité de soins l’aile canadienne.

Déjà quatre missions ont été effectuées depuis septembre 2022. Une soixantaine de bénévoles s’apprêtent à s’envoler à nouveau vers la Pologne à la fin d'avril.

Lors de chaque mission, une soixantaine de médecins, spécialistes et infirmières donnent plus d’une semaine de leur temps. Plus de 200 Canadiens ont déjà offert leurs services.

Auparavant, l’équipe doit sélectionner une quarantaine de patients qui seront transférés en Pologne grâce à des ambulances fournies par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Le choix est déchirant.

Ce sont des gens qui ont perdu espoir. Parfois, il y a des gens avec des déformations si sévères qu’on ne peut rien faire pour eux. Et même ceux qu’on pense pouvoir aider, il y a parfois des surprises et nous devons leur dire : "désolé nous ne pouvons rien faire pour vous".

Lors de chaque mission, plus de 125 chirurgies seront faites.

On voit en une semaine de mission plus de déformations extrêmes que ce que l’on voit en une année dans un hôpital canadien.

Dr Oleh Antonyshyn, chirurgien plasticien

D’ailleurs, environ le tiers des patients doivent revenir lors de missions subséquentes, car leurs chirurgies doivent être effectuées en plusieurs étapes.

Les blessures chez les soldats sont particulièrement atroces, raconte le Dr Antonyshyn. Les armes sont conçues pour causer le maximum de dommages et d’horreur. Ceux qui survivent, il n’y a que leur casque et leur veste Kevlar pour les protéger. Tout le reste est atteint.

Il donne l’exemple d’un soldat grièvement blessé au visage. Malgré des chirurgies pour reconstruire sa mâchoire, les tissus avaient fusionné, il ne pouvait plus fermer sa bouche et sa mâchoire était paralysée. Lorsqu’il mangeait, la nourriture coulait le long de sa joue.

Nous avons retiré le tissu cicatriciel et nous avons reconstruit sa mâchoire en transférant du muscle de sa tempe. L’opération a duré quatre heures, mais après, il a pu manger et boire normalement et la déformation était cachée. Sa qualité de vie a été nettement améliorée.

Comme pour plusieurs, le Dr Antonyshyn croyait que ses services seraient requis pour quelques mois. Mais après deux ans de guerre, il croit qu’il y aura de la demande pour au moins une autre décennie. C’est désormais un projet à long terme.

Une génération avec des traumatismes psychologiques

En plus des blessures physiques, la santé mentale des Ukrainiens est une préoccupation importante pour le psychologue montréalais Nate Fuks.

Originaire de Kharkiv, en Ukraine, il dit avoir constaté l’impact du conflit sur la santé mentale de ses amis et de ses proches en Ukraine.

Plusieurs des nouveaux arrivants commencent à peine à comprendre à quel point la guerre les a ébranlés.

Souvent, ils ne perçoivent même pas qu’ils vivent un traumatisme. Ils sont en mode survie.

Dr Nate Fuks, psychologue

Étant à l’époque directeur du Centre de psychologie clinique Virginia I. Douglas de l’Université McGill, il a mis en place une clinique d'aide psychologique aux réfugiés ukrainiens arrivant à Montréal.

Il a recruté par le bouche-à-oreille environ 200 bénévoles – psychologues, psychothérapeutes, travailleurs sociaux, conseillers, psychiatres et infirmières. Ils ont reçu une quarantaine d’heures de formation sur le traumatisme et ont été jumelés avec des interprètes de la communauté.

Plus de 200 Ukrainiens ont eu droit à entre 12 et 25 sessions de thérapie gratuites et ont eu accès à des groupes de soutien.

Les traumatismes se reflètent différemment selon la personne, explique le Dr Fuks. Certains figent lorsqu’on frappe à la porte. Des enfants pleurent quand ils entendent voler un avion. D’autres dorment pendant des jours lorsqu’ils arrivent au Canada, parce qu’ils peuvent enfin se reposer sans le bruit des sirènes.

Dans presque tous les cas, les réfugiés ressentent une énorme culpabilité d’être en sécurité, alors que leurs proches sont encore en Ukraine. Il y a des mères qui sont parties avec leurs enfants, mais le père combat en Ukraine. Elles ont dû décider entre partir pour protéger leur enfant, ou rester pour être avec leur mari.

D’ailleurs, les répercussions de ce conflit se font sentir aussi chez les enfants. À cet âge, ils sont attachés à leurs amis, à leur école. Ils ont perdu leurs racines et même si les gens sont accueillants au Canada, il y a des barrières linguistiques et culturelles. Ils peuvent se sentir aliénés, incompris.

Le Dr Fuks a organisé des activités de bien-être dans leurs écoles et des séances d’art-thérapie, en collaboration avec le Département de thérapies par les arts de l’Université Concordia. C’est difficile pour les adultes d’exprimer leur traumatisme, mais c’est encore plus difficile pour les enfants. C’est pourquoi on a mis l’accent sur l’expression artistique, comme le dessin et le théâtre.

Le programme a été récemment transféré à la Fédération nationale ukrainienne du Québec et le Dr Fuks continuera à offrir ses services. De plus, dans les prochains mois, le Dr Fuks ainsi que des pairs de l’Institut Douglas iront en Ukraine pour offrir des formations sur le traumatisme.

Le Dr Fuks se désole de voir qu’il y a autant de besoins en santé mentale et craint que le problème ne cesse d'augmenter au fur et à mesure que la guerre continue. C’est difficile de constater l'ampleur des dommages causés non seulement au pays, mais aussi au bien-être psychologique des gens. Ça va laisser des cicatrices pour le reste de leur vie.