Un article écrit par François Brousseau

Iran-Israël : danse au bord du précipice

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Le personnel d'urgence et de sécurité éteint un incendie sur le site des frappes qui ont touché un bâtiment annexé à l'ambassade d'Iran à Damas, capitale de la Syrie, le 1er avril 2024.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Le personnel d'urgence et de sécurité éteint un incendie sur le site des frappes qui ont touché un bâtiment annexé à l'ambassade d'Iran à Damas, capitale de la Syrie, le 1er avril 2024.

Le drame des humanitaires étrangers tués par l’armée d’Israël, le mardi 2 avril à Deir el-Balah, dans la bande de Gaza, pourrait avoir pour effet d’accentuer l’isolement d’Israël sur la scène internationale.

Un autre événement au moins aussi grave, la veille à Damas, fait voir, lui, l’audace guerrière, voire la témérité, de cette même armée et sa détermination à défier jusqu’au bout ses ennemis régionaux, y compris le principal : l’Iran.

Cette affaire a été un peu reléguée dans l’ombre par la destruction du véhicule des humanitaires à Deir el-Balah, qui a suscité une réprobation mondiale. Mais la frappe israélienne qui a détruit, le 1er avril, le service consulaire et la résidence de l’ambassadeur de l’Iran à Damas, tuant sept représentants de la hiérarchie militaire iranienne, représente une nouvelle escalade qui pourrait avoir de plus graves conséquences.

L’État hébreu, spécialiste des assassinats sélectifs, frappe de façon régulière ses ennemis en territoire libanais et syrien. À Beyrouth et à Damas, on a tué ces derniers mois plusieurs représentants du Hamas, du Hezbollah et du Djihad islamique.

Une nouvelle ligne rouge franchie

Cette semaine, une nouvelle ligne rouge a été franchie : on a ciblé directement l’Iran et sa représentation officielle. Qui plus est, l’attaque s’est déployée contre un territoire iranien (l’ambassade et les services consulaires de l’Iran à Damas), avec un élément supplémentaire : on était en plein centre de la capitale syrienne, alors que les frappes antérieures avaient toujours visé sa périphérie.

Pour mémoire : Israël bombarde régulièrement et depuis longtemps des cibles en Syrie, attaquant des dépôts d’armes et des mini-bases du Hezbollah installés un peu partout dans le pays. Et ce, depuis bien avant le 7 octobre, dans le cadre de la meurtrière guerre syrienne commencée en 2011. Guerre où, on le sait, l’Iran et la Russie ont joué un rôle décisif, sauvant la mise au régime de Bachar Al-Assad.

La crainte des Syriens

Israël, selon le New York Times, avait mis au point un protocole informel selon lequel l’armée russe occupant une partie du pays était avertie des frappes israéliennes contre tel dépôt d’armes, tel entrepôt, telle base iranienne en Syrie. Moscou avait le temps d’avertir l’ami iranien et les dégâts n’étaient que matériels, sans pertes de vie.

Aujourd’hui, la dénonciation indignée de Moscou montre que cette délicatesse israélienne a disparu. Et la crainte des Damascènes monte.

Lorsqu’ils voient ou entendent des missiles à répétition (six au total lundi soir, lancés depuis des avions F-35 situés dans le Golan, selon Téhéran) démolir un édifice consulaire en plein cœur de la capitale syrienne, les Syriens se demandent si la guerre n’est pas en train de revenir, dans leur pays.

Un pays aux trois quarts détruit, mais Damas représente une exception. Un pays dépendant, où Téhéran et Moscou sont les puissances tutélaires et qui n’a plus sa voix propre : les autorités syriennes se taisent presque systématiquement devant le viol continuel de leur territoire.

De hautes personnalités tuées

Il y a eu 13 personnes tuées, dont 7 Iraniens, selon Téhéran, soit deux commandants, notamment Mohammad Reza Zahedi, et cinq officiers de la Force Al-Quds. Al-Quds est le nom arabe de Jérusalem. C’est aussi le nom de la branche des Gardiens de la révolution chargée des opérations extérieures.

Ils se réunissaient apparemment avec des membres du Djihad islamique, qui figureraient parmi les autres personnes tuées. Mentionnons la force du renseignement israélien, qui lui permet de tout savoir des coordonnées — heure et lieu — de réunions supposées secrètes. Et aussi, la précision diabolique de ces missiles tirés depuis des avions situés à des dizaines de kilomètres.

Mohammad Reza Zahedi était un gros bonnet du système militaire iranien et de son réseau international, responsable des relations avec les forces régionales satellites de Téhéran à Gaza, au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen. Un pivot de ce qu’on appelle l’Axe de la Résistance, avec les Houthis, le Hezbollah, le Hamas.

Le dilemme de l’Iran

Téhéran a juré qu’il y aurait des représailles devant une attaque sans précédent. Cependant, depuis le 7 octobre, les responsables iraniens ont clairement gardé les pieds sur les freins.

L’Iran est devant un grave dilemme. Ses dirigeants ne veulent pas d’une guerre totale et directe avec Israël, qui deviendrait ipso facto une guerre contre les États-Unis. La déstabilisation et le harcèlement par des mandataires interposés qu’on finance et qu’on arme, voilà qui lui suffisait amplement.

On doit rappeler que dans les opérations de ces satellites, Téhéran ne téléguidait pas tout, loin de là. La plupart des experts pensent que le 7 octobre n’était pas de son initiative, mais bien un geste autonome de la branche armée locale du Hamas (à ne pas confondre avec la branche politique du Hamas au Qatar).

On peut aussi rappeler que l’Iran avait résolument joué l’apaisement dans ses relations avec les États-Unis, après qu’une attaque de drone en janvier contre une base militaire américaine à la frontière jordano-syrienne eut tué trois soldats américains.

Tout ça, Israël le sait très bien. Et Israël, que ce soit dans sa guerre larvée à la frontière libanaise avec le Hezbollah (avec des bombardements de plus en plus en profondeur), ou dans ses frappes précises contre des responsables d’organisations ennemies à Beyrouth ou à Damas, teste les limites, repousse les lignes rouges dans ce qu’on pourrait appeler la stratégie du kss! kss! En substance : voilà, mon cher ennemi, tu vois ce que je viens de faire, toujours plus fort que le coup d’avant. Est-ce que tu vas maintenant oser me répondre?

Comment répliquer?

Si Téhéran ne fait rien, il encourage l’ennemi israélien à être plus audacieux et l’Iran perd son pouvoir de dissuasion et perd de sa crédibilité comme puissance régionale.

Mais si on décide au contraire que là, ça suffit, et qu’il est temps de frapper un grand coup — un attentat contre un consulat israélien quelque part dans le monde, ou encore une commande au Hezbollah pour frapper Tel-Aviv (le Hezbollah qui répète qu’il est capable de frapper Tel-Aviv, mais qui ne le fait jamais et ne veut pas le faire) — on se retrouverait devant le cas de figure possible d’un véritable embrasement.

Donc Israël a un avantage psychologique sur des ennemis plus timorés.

En interne, à Jérusalem, il existe une tendance qui veut aller plus loin dans la guerre et repousser sans cesse les lignes rouges. Surtout dans le contexte où Nétanyahou, contesté politiquement, avec des manifestations à répétition, trouve son compte à maintenir la tension de la guerre.

Washington : rien à voir

Pour leur part, les États-Unis ont tenu à faire savoir explicitement à Téhéran qu’ils n’avaient rien à voir avec cette attaque d’Israël contre Damas et l’Iran.

C’est sans doute vrai. Pour bien des politiciens à Washington, Israël ressemble de plus en plus à un électron libre sur lequel on a de moins en moins d’influence.

Paradoxale vérité : dans cette histoire qui flirte dangereusement avec la guerre totale, Washington, tout comme Téhéran et le Hezbollah, mais au contraire d’Israël, a les pieds sur les freins et redoute l’embrasement général.

Cet article peut être consulté en arabe sur le site de RCI.