Un article écrit par Radio-Canada

Cuvée amère à la SAQ

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Entête pour « Cuvée amère à la SAQ »

Tout ce que je vous dis, c’est confidentiel.

Dans les couloirs du Marché Bonsecours, à Montréal, les verres s’entrechoquent. Les bouteilles s’ouvrent, les bouchons sautent et les sourires pétillent.

Mais au cœur de ce salon viticole, une fois les bouteilles refermées et les clients éloignés, l’humeur festive s’effrite. L’amertume prend le dessus. Une colère, silencieuse, se fait discrètement entendre.

C’est un sujet tabou, le monde a peur, glisse l’un des exposants.

Cet agent d’importation, qui tente de faire connaître les nouvelles cuvées de ses partenaires producteurs, ne mâche pas ses mots contre la Société des alcools du Québec (SAQ). En veillant à rester discret.

Les particuliers ont tout avantage à connaître ce qui se passe [avec la SAQ].

Un agent d’importation de vin

Au cours des derniers mois, Radio-Canada a recueilli les confidences d’une trentaine d’intervenants du milieu de l’importation privée, qui, tout en soulignant l’utilité de la SAQ, décrivent, dans un rare consensus, un modèle archaïque, manquant de transparence et d’ouverture, ainsi que des relations tendues avec les acteurs de l’industrie.

Selon ces témoins, la société d’État dépasserait même les limites éthiques en poussant à la destruction de bouteilles bonnes à la consommation, afin de libérer de la place dans ses entrepôts.

Des avis qui contrastent avec l’autocongratulation de la SAQ, qui ne cesse de vanter ses bonnes relations avec ses partenaires, et qui a généré l’an passé un bénéfice record de 1,4 milliard.

De concert avec la société d’État, les agences d’importation sont impliquées dans l’arrivée de la majorité des produits au Québec. Les bouteilles de ces intermédiaires peuvent se retrouver sur les tablettes des succursales, mais si elles ne sont pas commercialisées par la SAQ, elles peuvent aussi être destinées à un autre marché, principalement constitué des bars et des restaurants.

C’est ce qu’on appelle l’importation privée et celle-ci fait l’objet de certaines règles distinctes.

Contrairement aux produits destinés aux magasins de la SAQ, qui ne disposent d’aucune limite de vente, l’importation privée doit respecter des délais d’entreposage. Et si cette période de temps est dépassée, les bouteilles d'alcool peuvent être détruites.

Ces règles, jugées trop rigides et coûteuses, exaspèrent de nombreux agents.

Des frais d’entreposage records

Au Québec, seule la SAQ a l’autorisation d’entreposer des bouteilles d’alcool provenant de l’étranger. Pour toutes les bouteilles issues de l'importation privée, aucuns frais ne sont réclamés durant les 5 premiers mois d’entreposage puisque ces coûts sont inclus dans la majoration fixée par la SAQ sur la vente d'alcool.

Mais au-delà de 150 jours, la note grimpe. À l’exception d’une grâce durant la pandémie, ces frais, qui comportent plusieurs paliers cumulatifs, ont augmenté ces dernières années et peuvent se chiffrer, selon le nombre de caisses restant dans l'entrepôt, à plusieurs milliers de dollars.

Ils ont d’ailleurs permis à la SAQ de générer récemment des sommes records. L’an passé, la société d’État a réclamé aux agents d’importation plus de 1,4 million de dollars, selon des documents obtenus par la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics.

Jusqu’à la fin 2023, la SAQ arrêtait d’entreposer ces bouteilles après 210 jours en stock. Sous la pression des importateurs, ces règles ont une nouvelle fois été modifiées en décembre dernier. Désormais, les bouteilles d’importation privée peuvent être entreposées, avec des frais supplémentaires, durant 360 jours.

Au-delà de ce laps de temps, l’agence concernée se retrouve devant deux choix : racheter les caisses d’invendus, sans possibilité légale de les commercialiser, ou les faire détruire par la SAQ, moyennant des frais de destruction.

Pour diverses raisons, la SAQ a fait détruire l’an passé un nombre record de produits destinés à la consommation, dont une partie ne présentait aucun risque de santé publique.

Près de 135 000 contenants ont ainsi été détruits en 2023. Des chiffres qui ont quasiment triplé en un an, selon des données obtenues par Radio-Canada, par le biais de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics.

Mais le nombre total de bouteilles détruites par la SAQ serait en réalité plus élevé, admet la société d’État. Et obtenir un portrait exact s’avère complexe.

Des milliers d’autres bouteilles ont également été détruites pour des défauts d’emballage, des risques de moisissures à la suite d’une exposition à un liquide provenant d’un autre contenant qui fuit à proximité ou à la demande d’autres parties à l’intérieur de la période de stockage des produits, reconnaît la société d’État.

La commercialisation d’un produit [d’importation privée] peut prendre fin pour diverses raisons, notamment s’il présente un défaut le rendant impropre à la consommation selon les normes en vigueur ou s’il est impopulaire auprès des acheteurs, ajoute la SAQ.

Que devient l’alcool contenu dans ces bouteilles détruites?

[Il] est transformé pour en tirer un sous-produit à valeur ajoutée comme un compost ou un terreau offrant un amendement organique fertilisant de haute qualité et/ou des produits de très grande valeur agronomique, révèle la SAQ.

Ce mandat a été confié, depuis 2020, à la compagnie CRI Environnement, qui recycle également la matière de ces contenants (verre, carton, plastique et aluminium).

De façon générale, précise la société d’État, les produits détruits sont ceux qui sont impropres à la consommation, de qualité douteuse ou périmés.

Mais combien de bouteilles non périssables ont été détruites par la SAQ, dont le contenu ne présentait aucun risque pour la santé publique? Impossible d’avoir une réponse précise.

Nous ne détenons aucun document qui ventile par catégorie les raisons de destruction des bouteilles, a répondu la SAQ, dans un document obtenu par la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics.

D’après de nombreux acteurs de l’industrie qui se sont confiés à Radio-Canada, dont certains ont vécu ces destructions, des milliers de bouteilles ont subi ce sort, dans les dernières années, pour avoir passé trop de temps dans les entrepôts de la société d’État.

La plupart des agences avec qui je travaille ont eu des bouteilles détruites à cause des délais d’entreposage, explique le restaurateur montréalais Nikolas Da Fonseca, qui collabore avec une cinquantaine d’agents d’importation.

Ça fait mal au cœur. C’est terrible de jeter du vin. Ça n'a pas de sens de transporter ces bouteilles [jusqu’au Québec] pour les vider, juge-t-il.

C'est pas juste écologiquement tragique, c'est aussi économiquement stupide, ça ne fait pas de sens.

Nikolas Da Fonseca, cofondateur du bar vinvinvin

Mettant de l’avant sa mission commerciale, la SAQ défend sa politique. Et met l’accent sur la responsabilité de ces agents d’importation.

On doit mettre une limite parce que nos entrepôts n’ont pas une capacité infinie.

Luc Bourdeau, vice-président de la SAQ

Lorsque la pandémie s’est résorbée et que le réseau de restauration s’est remis à circuler, les agents ont acheté de façon supérieure à nos capacités d’entreposage, explique Luc Bourdeau, responsable de la chaîne d’approvisionnement de la société d’État.

On est ici pour vendre les produits que les clients veulent acheter, soutient-il.

Je peux reconnaître ma faute, assure au téléphone l’un de ces importateurs, qui a récemment vu des centaines de ses caisses de vin disparaître à cause de cette politique.

S’il admet une mauvaise planification des ventes, la pandémie, plaide-t-il, a également entraîné un dérèglement de la chaîne d’approvisionnement, des délais et de nombreux retards, notamment concernant des produits saisonniers.

On a été obligé de vivre avec les conséquences, regrette-t-il, en affirmant avoir perdu des dizaines de milliers de dollars en frais d’entreposage, puis de destruction. Cette personne, comme d'autres qui ont accepté de nous parler, a tenu à masquer son identité, par crainte de représailles de la société d'État.

Avec ce type de mesure, la SAQ agit comme un grand distributeur mondial, comme un Walmart, déplore l’économiste Frédéric Laurin, auteur de plusieurs études sur le monopole d’État.

Le problème, c’est que la SAQ ne vend pas des boulons et des vis.

Frédéric Laurin, professeur d’économie à l’UQTR

Je comprends le souhait de vouloir accélérer les commandes et le temps de passage dans les entrepôts. [La SAQ] ne veut pas de frais d'entreposage, parce que ça coûte cher. C’est comme ça qu’un grand distributeur va faire le maximum d’argent. Mais pour un marché comme le vin, ça ne fait pas de sens, détaille ce professeur d’économie à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

La SAQ, suggère-t-il, devrait plutôt mettre en place des rabais pour liquider plus rapidement les invendus liés à l’importation privée, plutôt que de les saisir et de les détruire. C’est ce qui est commercialement intelligent. On le voit dans n’importe quelle boutique ou distributeur. On ne détruit pas les choses comme ça, estime-t-il.

C’est une très faible proportion [de produits] qui se retrouvent à être saisis par la SAQ, répond Luc Bourdeau, en réfutant cette idée.

On vend au-delà de 250 millions de bouteilles par année, certifie-t-il, en guise de comparaison.

L'existence même d’une mesure menant à une destruction de bouteilles, uniquement pour des délais d’entreposage dépassés, indigne de multiples producteurs.

Ces derniers, qui se sont confiés à Radio-Canada, ignorent souvent si leurs bouteilles ont été visées par ces saisies. Dans la majorité des cas, les agents évitent d’avertir leurs partenaires qui ont déjà été payés à ce stade-ci.

Assise dans sa cour, en Bavière, la productrice d’origine québécoise Emily Campeau a les larmes aux yeux. Ça me déchire le cœur, lâche l’ex-sommelière montréalaise, installée en Allemagne, au courant de ces pratiques de destruction.

La bouteille qui arrive au Québec, c’est plus d’un an de travail. C’est d’une tristesse absolue.

C’est scandaleux, tonne une autre vigneronne québécoise, Maude Rochette, qui cultive des vignes dans la région lyonnaise.

C’est un manque de respect pour le producteur.

Maude Rochette, vigneronne dans le Beaujolais

Le vin, quand on le laisse un peu vieillir, il se bonifie. On est à l’inverse de la logique. C’est absurde, ajoute le viticulteur bourguignon, Jean-Claude Rateau, une sommité dans la production de vin nature en France. 

Du côté des importateurs, qui n’ont pas le droit d’entreposer ces contenants dans leurs propres locaux pour les commercialiser, on évoque une rigidité provenant d’un autre temps.

Ces règles ne tiennent plus la route. Laissez-nous entreposer ces bouteilles, supplie Denis Marcil, responsable de l’Agence du Château, qui, il y a quelques années, a lui aussi perdu de nombreuses caisses de vin.

C’est inacceptable de détruire des bouteilles. Inacceptable pour le producteur qui a travaillé dur. Et inacceptable pour l’environnement.

Denis Marcil, responsable de l’Agence du Château

Sur le plan environnemental, ces règles sont incompréhensibles, selon Frédéric Bigras-Burrogano, spécialisé dans l’importation de spiritueux.

Ça m’oblige donc à aller trois fois par an en Europe pour chercher des produits que je ne peux faire venir qu’avec de très petites quantités [pour les écouler rapidement]. C’est un peu frustrant.

Dénoncer publiquement la SAQ n’est pas chose commune. Peu d’acteurs du milieu osent habituellement se plaindre ouvertement des manières de faire de la société d’État.

Quand tu élèves la voix, quand tu sors de la voie, ils sortent les chiens de garde pour rester dans les rangs, nous a glissé un importateur, qui a vécu la déception de perdre des milliers de bouteilles.

Au cours des derniers mois, plusieurs interlocuteurs ont décrit des faits similaires et une loi du silence régnant autour de la SAQ.

Il y a une omerta très solide, confirme le professeur d’économie Frédéric Laurin. Celui-ci n’est pas au fait de pressions particulières, mais souligne le contexte dans lequel se trouvent les agents.

Ils ont peur de perdre des contrats. C’est logique, c’est un monopole. Ils ne veulent pas froisser leur unique client.

Frédéric Laurin, professeur d’économie à l'UQTR

Un vigneron installé au sud de Paris, dénonçant au téléphone la bulle opaque de la SAQ, a finalement annulé une rencontre avec Radio-Canada. Nous avons une commande en cours de validation. Nous pensons qu’il est assez délicat [de parler publiquement], croit-il.

Une personne œuvrant dans l’industrie préfère aborder le sujet par téléphone. Loin des regards. Par prudence et par peur d’être écartée des succursales de la société d’État.

Si tu dénonces des choses à la SAQ, ils peuvent prendre des décisions qui vont te nuire. Moi, je veux que mon agence roule, je n’ai pas le choix, dit en soupirant cette source bien placée dans les relations entre la société d’État et ses partenaires.

Certains vignerons et agents, nous a-t-on dit, ont vu leur commande être réduite ou annulée, ou sont restés sans nouvelles de la société d’État, après avoir exprimé une critique. S’il nous a été impossible de valider ce lien de causalité, ces craintes sont partagées par de multiples acteurs de l’industrie.

Moi, j’ai un vin en tablette. S'ils me barrent, ils me barreront. Ça fait des années que tout le monde se plaint de la SAQ, mais si personne ne parle, il ne se passera jamais rien, soutient Denis Marcil, en référence au produit qu’il propose, dans une quantité plus importante, dans les rayons des succursales publiques.

Les gens ont peur de parler, et s’ils parlent, ils ont peur d’en payer le prix.

Denis Marcil, responsable de l’Agence du Château

Des gens ont eu des conflits avec la SAQ et par la suite leurs commandes n'ont pas été renouvelées, avance Vadim Fonta, directeur de l’Agence Sans Nom.

Certains ont peur d’être mis sur une liste noire, reprend Nikolas Da Fonseca, copropriétaire du bar vinvinvin. C’est intimidant de parler de ces problèmes, parce que la SAQ n’aime pas ça et ils nous le font savoir.

Rien de tel ne serait vrai, réfute la SAQ.

On est ouvert, on donne des entrevues, répond Luc Bourdeau. Il n’y a aucune omerta, aucune liste noire.

Les politiques au niveau de l’importation privée ont été discutées avec les agences. Un agent peut [importer du vin] s’il rentre dans les règles du jeu, soutient-il.

Pour éviter le surplus de caisses dans ses entrepôts, la SAQ limite désormais, depuis quelques mois, la capacité d’achat des importateurs privés. Une nouvelle politique qu’elle a nommée « week of stock ». Celle-ci est basée sur la moyenne de commande des dernières semaines.

Ce sont des règles claires, universelles et équitables et sans exceptions, assure la société d’État.

Or, selon de nombreux intervenants, la réalité serait différente.

Avoir de bonnes relations permettrait d’obtenir quelques passe-droits, d’après plusieurs agents. L’un d’eux nous a conté avoir pu obtenir l’autorisation de commander des caisses de vins supplémentaires, malgré une limite déjà atteinte.

Il y a beaucoup de copinage. C’est un système qui est opaque, on a besoin de faire le ménage dans cette structure très archaïque.

Vadim Fonta, fondateur de l’Agence Sans Nom

Il a plein de règles, mais tout se négocie au gré à gré avec la SAQ, assure une autre source. Si tu as le bon numéro, tu vas être avantagé. Et si tu veux éviter d’avoir des bouteilles détruites, tu as tout avantage à être dans leurs bonnes grâces.

Au fait de ces allégations dans le milieu, le professeur d’économie Frédéric Laurin demeure prudent. Je n’ai aucune preuve, prévient-il.

Luc Bourdeau assure ne pas être au courant de supposés passe-droits. On fixe des règles pour l’ensemble de l’industrie, avance-t-il.

Au téléphone, un producteur installé en France ne s’en cache pas. Son importateur, lâche-t-il, a racheté récemment des centaines de bouteilles qui s’apprêtaient à être détruites.

Selon les lois québécoises, il est interdit de commercialiser ces produits et d’en tirer profit.

« Il va les revendre au black », affirme ce producteur. C’est courant au Québec. Tu les revends à des particuliers ou à des entreprises, détaille-t-il.

« Il y a un petit réseau où il y a des vins qui sont vendus. Ça existe », confirme Nikolas Da Fonseca.

Questionnées à ce sujet, la SAQ et la Régie des alcools et des jeux (RACJ) affirment ne pas être au courant de ces pratiques.

Pourtant, de nombreux acteurs du milieu nous ont confirmé qu’un circuit parallèle est bien implanté.

La SAQ nous permet de racheter [les bouteilles avant la destruction], mais en même temps, on nous empêche de les entreposer ou de les vendre. Alors ce que beaucoup font, c’est un fait connu, c’est qu’ils les revendent, confirme un autre agent, très important au Québec.

Le système actuel favorise ça, précise-t-il.

[Cette situation] force finalement beaucoup de monde à racheter ces bouteilles et à les vendre sous la table à des particuliers et à des restaurateurs.

Frédéric Bigras-Burrogano, propriétaire de Independent Spirits Co.

C’est une pratique qui est répandue. Quand on est face à un marché très rigide, le monde est créatif. Ils n’ont pas le choix. [Les agents] ne veulent pas faire faillite, surtout quand le produit est encore bon, avoue Frédéric Bigras-Burrogano.

Cette situation s’apparente à de la vente illégale d’alcool, laquelle relève des corps policiers, rétorque une porte-parole de la RACJ, qui n’aurait pas la compétence d’agir.

Selon de multiples témoins, un climat de tension s’est installé entre la SAQ et ses partenaires depuis plusieurs années, au Québec, mais aussi à l’étranger.

Outre les politiques d’entreposage, la liste des récriminations de certains producteurs envers la société d’État est longue : marges au rabais, lourdeur administrative, manque d’écoute, étiquetage spécifique au Québec, pénalités financières en cas d’erreur…

Il y a plein [de producteurs] qui me disent : c'est fini, je ne veux plus travailler avec la SAQ, témoigne Vadim Fonta. D’autres importateurs nous ont tenu des propos similaires.

Le producteur bourguignon Jean-Claude Rateau fait partie de ceux qui ont claqué temporairement la porte du monopole québécois.

Exporter du vin au Québec, en ce moment, j’oublie ça parce que c’est trop compliqué, clame, derrière sa moustache très fournie, ce viticulteur très respecté dans le milieu.

La SAQ, c’est une machine à sous qui date d’un autre temps. C’est du business.

Chantal Frick, productrice en Alsace

On a dû s’équiper pour créer des étiquettes et des contre-étiquettes seulement pour le Québec, souligne Chantal Frick, qui exploite un domaine familial ancestral en Alsace. Pour chaque commande, ça prend énormément de temps. Alors que lorsqu’on exporte au Japon, il n’y a aucun souci. C’est la même étiquette qu’en France.

Vigneronne depuis plus de 30 ans dans le Beaujolais, Isabelle Perraud tient un discours semblable. Ça s’est beaucoup complexifié, regrette-t-elle. Depuis quelques années, c’est devenu une usine à gaz. C’est stressant, à la moindre petite erreur, ça peut te coûter très cher. C’est pas très serein.

Dès qu’on se trompe d’un iota [avec l’étiquetage], on nous renvoie tout. C’est vraiment contraignant, renchérit Franck Blanchard, propriétaire du Château La Botte dans la région bordelaise.

On a l’impression de faire des choses qui ne servent à rien. Moi, j’ai aussi dû rogner sur ma marge pour continuer. J'ai beaucoup de copains qui ont arrêté, raconte cet autre vigneron en France, voulant préserver son anonymat pour maintenir ses commandes sur les tablettes des succursales.

Vendre son vin ailleurs, ça veut souvent dire moins de tracas, résume la Québécoise Emily Campeau, déplorant les anneaux de feu à traverser pour être capable d’envoyer du vin au Québec.

La SAQ est connectée au profit. Elle n’est pas connectée au bien-être et au bonheur de ses producteurs.

Emily Campeau, productrice en Allemagne

Si je n'étais pas Québécoise, je ne sais pas si j'enverrais du vin au Québec, poursuit-elle, tout en estimant que le marché montréalais reste l’une des meilleures scènes de vin au monde.

Aux yeux de cette dernière, ce monopole vétuste a besoin « d’un reboot complet ».

Ce n’est pas très libéral comme système, certifie également l’Alsacien Pierre Wach, qui souhaiterait un petit peu plus de liberté.

Malgré les critiques, un système salué

Pourtant, tout ne serait pas à jeter, loin de là. Malgré leurs critiques, la plupart des intervenants interrogés dans ce reportage ne remettent pas en question la pertinence de la SAQ, qui a une image de marque très forte, selon l’économiste Frédéric Laurin.

J’aime qu’on garde l’argent dans la communauté québécoise, avoue Frédéric Bigras-Burrogano.

La SAQ, c'est génial, ajoute Nikolas Da Fonseca. Il y a juste un petit grain de sable dans l'engrenage. Il faut trouver des façons de régler certains problèmes qui entourent l'importation privée.

L’image de la SAQ se dégrade-t-elle? Pas du tout, répond le vice-président de la SAQ, qui jure avoir un son de cloche bien différent.

Les producteurs sont fiers et sont contents. Ils sont sûrs d’être payés avec la SAQ, qui s’assure aussi de la logistique du transport, développe Luc Bourdeau.

Les partenaires d’affaires, ce que j’entends, c’est qu’ils adorent faire affaire avec la SAQ.

Luc Bourdeau, vice-président de la SAQ

Un discours aux allures de grand écart par rapport aux confidences obtenues de la bouche de dizaines d’acteurs du milieu, mais aussi d’après le résultat d’un sondage que la société d’État s’est abstenue de dévoiler publiquement.

Selon ce coup de sonde, mené par la SAQ en 2022 et divulgué par le biais de la Loi sur l’accès à l'information, le monopole obtient des notes de 4,7 et 4,3 sur 10 pour, respectivement, ses relations d’affaires et son processus d’approvisionnement avec les agents. La satisfaction générale est quant à elle évaluée à 5,3.

Ces données devaient initialement être partagées avec les principaux intéressés, selon une infolettre envoyée par la SAQ à ses partenaires. Finalement, ce sondage ne peut être partagé à l’externe, nous a écrit une porte-parole, puisqu’il contient des renseignements commerciaux, analyses, avis et recommandations.

La société d’État estime également que ces résultats ne sont pas significatifs étant donné un faible taux de réponse (7 %) de l’ensemble des membres de l’industrie.

Aucun autre coup de sonde similaire n’est d’ailleurs prévu « auprès de ces partenaires d’affaires pour l’instant », nous a-t-on précisé.

Certainement qu’avec les nouvelles règles, l’an passé, [la SAQ] voulait éviter de nous poser ces questions, imagine un agent.

Si certains réclament une ouverture à la concurrence, rien de tel ne semble cependant au programme pour la société d’État, qui se défend en affirmant avoir d’excellents retours des consommateurs avec les offres actuelles.

Pourtant, c’est par la concurrence qu’on est motivés à innover, à baisser les coûts de production et à offrir un meilleur service à la clientèle, souligne le professeur d’économie Frédéric Laurin. Il relève tout de même les volumes d’achats incroyables de la SAQ, à travers le monde, qui lui permettent de faire des économies d’échelle.

À la fin de l'année passée, la SAQ, qui prévoit d’agrandir son centre de distribution d’ici 2027, a néanmoins modifié ses règles d’entreposage. On est plus généreux. On a assoupli les règles, reconnaît Luc Bourdeau.

Désormais, les bouteilles d’importation privée pourront rester près d’un an dans les entrepôts, avant d’être éventuellement détruites si elles n’ont pas trouvé preneur. Et de nouveaux paliers financiers, plus élevés, ont été ajoutés.

C’est une victoire apparente. On a maintenant des frais exorbitants, ironise un agent. Finalement, la SAQ, c’est comme la banque au poker. Elle est toujours gagnante.