Le scientifique winnipégois Steven Theriault est convaincu qu'il détient la solution à la résistance aux antibiotiques : des virus tueurs de bactéries. Cependant, il n'arrive pas à les faire approuver par le système réglementaire canadien, qui est d’après lui rigide et dépassé.
Le prochain grand point focal de la science est la génétique et les organismes vivants
, a-t-il affirmé lors d'une récente visite de son laboratoire par CBC/Radio-Canada.
J'espère qu'à l'avenir le gouvernement canadien modifiera le processus de réglementation, car c’est quelque chose qui sauvera des vies au Canada et qui permettra de traiter nos troupeaux d'animaux. Et pour l'instant, nous ne pouvons pas l'utiliser
, ajoute-t-il.
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Ancien ambulancier, Steven Theriault est détenteur d’un doctorat en génétique moléculaire et en virologie. Pendant quinze ans, il a travaillé sur des projets tels que le vaccin contre l’Ebola dans le seul laboratoire national de microbiologie de niveau 4 du Canada, à Winnipeg.
Il a quitté son poste en 2018 pour créer sa propre entreprise de biotechnologie, Cytophage.
Ses recherches portent sur les bactériophages, des virus qui se lient à une bactérie et y injectent leur information génétique, se multipliant jusqu'à ce qu'ils jaillissent de la bactérie, à la recherche d'autres hôtes à tuer.
Les bactériophages ont été découverts en 1915. Ils avaient été utilisés pour traiter le choléra lors de l'épidémie de 1927, mais furent éclipsés par l'apparition des antibiotiques dans les années 1940.
Les bactériophages sont ressortis de l’ombre avec l'apparition de bactéries résistantes aux antibiotiques.
Steven Theriault et son équipe ont génétiquement modifié et conçu des bactériophages qui s'attaquent à une série de bactéries.
[Les bactériophages] n'infectent pas les cellules humaines ni les cellules animales
, précise-t-il. Et vous en avez probablement 100 000 milliards sur vous en ce moment.
Des pathogènes résistants aux médicaments
Steven Theriault n’est pas le seul à croire au potentiel des bactériophages.
Des recherches menées à l'Université de Toronto, l'Université de San Diego et les National Institutes of Health (Instituts américains de la santé) suggèrent que le traitement par les bactériophages a le potentiel d'être utilisé comme alternative ou complément aux traitements antibiotiques
à l'époque des agents pathogènes résistants aux médicaments.
La principale cause de cette résistance est la surconsommation d'antibiotiques chez les humains et les animaux, qui tue certaines bactéries, mais permet à d'autres de muter et de développer des mécanismes de défense.
Un nombre croissant d'infections, dont la pneumonie, la tuberculose, la gonorrhée et la salmonelle, deviennent plus difficiles à traiter, car les antibiotiques sont moins efficaces contre les superbactéries résistantes.
Utilisation d’antibiotiques en agriculture
Selon certaines estimations, 70 % de tous les antibiotiques utilisés dans le monde le sont chez les animaux. Jusqu'à récemment, la réglementation permettait aux producteurs canadiens de donner des antibiotiques au bétail et à la volaille à titre préventif. Ces antibiotiques se retrouvent dans les eaux souterraines et dans la viande animale.
Après avoir étudié l’utilisation des bactériophages chez l'humain, Steven Theriault et son équipe ont rapidement étendu leurs travaux à la sphère agricole.
Ils ont mis au point et testé un produit appelé FarmPhage, un mélange de virus qui tue les bactéries E. coli et de salmonelle chez les poulets. Lors d'essais menés à la Vaccine and Infectious Disease Organization de l'Université de la Saskatchewan, le taux de survie des poulets infectés par l'E. coli et ayant reçu le produit était de 92 %, contre 8 % pour les oiseaux non traités.
En quête d'approbation aux États-Unis
L’équipe de scientifiques croit que le produit pourrait également être adapté pour traiter les personnes souffrant d'infections causées par des superbactéries résistantes aux médicaments.
Steven Theriault a soumis FarmPhage à l'approbation des États-Unis et espère commencer à vendre sur ce marché en 2024. Il s'intéresse également à l'Union européenne et à l'Australie, qui sont en train d'élaborer leurs cadres réglementaires.
FarmPhage n’a toutefois pas été soumis à Santé Canada, car les réglementations existantes en matière de médicaments sont, selon M. Theriault, adaptées aux médicaments chimiques, et non aux produits tels que les bactériophages, de sorte qu'il est impossible de satisfaire à toutes les exigences.
Selon Lauren Carde, vice-présidente des opérations et des affaires réglementaires chez Paul Dick and Associates, une société de conseil en santé animale basée à Guelph, en Ontario, cette situation préoccupe également d'autres entreprises canadiennes de biotechnologie.
Notre système réglementaire est ainsi fait que si vous avez un produit qui a un mode d'action antimicrobien ou qui a des prétentions thérapeutiques [...] vous entrez dans la catégorie des médicaments
, explique-t-elle.
Des réglementations jugées obsolètes
Santé Canada indique que les bactériophages peuvent être réglementés spécifiquement en fonction de leur utilisation.
L’organisation dit travailler en étroite collaboration avec d'autres organismes de réglementation, notamment aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande et en Australie.
Cependant, elle n'a connaissance d'aucune approbation relative à l'utilisation de bactériophages pour la prévention ou le traitement d'une maladie ou d'un trouble chez l'animal dans une juridiction réglementaire de confiance
.
Au cours des dernières années, Santé Canada a travaillé avec des associations de producteurs et des groupes de vétérinaires pour comprendre leurs besoins en matière de produits vétérinaires et pour trouver ensemble des moyens novateurs et souples d'introduire des produits sur le marché canadien
, indique la déclaration.
Santé Canada précise n’avoir reçu aucune demande d’homologation pour FarmPhage ou autre produit bactériophage destiné à l’utilisation animale.
Compte tenu de la pression exercée pour réduire l'utilisation des antibiotiques, Lauren Carde estime que le Canada doit modifier ses règles pour permettre l'utilisation des bactériophages en tant que produits non médicamenteux.
Il faut laisser de la place à l'agilité, à la flexibilité et au rôle de catalyseur pour l'introduction de ces produits
, dit-elle.
Ces avancées technologiques sont surveillées de près par les producteurs canadiens.
Nous connaissons très bien le produit et, en fait, nous avons aidé Cytophage à recueillir des échantillons dans les fermes et avons participé à des essais
, indique Wayne Hiltz, directeur général de l’Association des éleveurs de poulets du Manitoba.
Une fois que la technologie aura été approuvée, je pense qu'il y aura de nombreuses possibilités d'utilisation de cette technologie dans notre secteur
, estime-t-il.
Avec les informations de Karen Pauls