Un article écrit par Radio-Canada

Quand le rêve canadien se transforme en cauchemar pour la santé mentale

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Joshua et Jacqueline Addo, avec leurs trois enfants. Joshua a travaillé comme conseiller financier dans son pays d'origine, le Ghana.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Joshua et Jacqueline Addo, avec leurs trois enfants. Joshua a travaillé comme conseiller financier dans son pays d'origine, le Ghana.

Jacqueline Addo se souvient de ce moment, il y a deux ans, quand son mari Joshua lui a confié que s’ajuster à la vie canadienne était un stress trop lourd à porter. Originaire du Ghana, il avait atteint un point de rupture, et la santé mentale de Jacqueline ne se portait guère mieux.

En résumé, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, témoigne Jacqueline.

Joshua avait du mal à trouver du travail dans son domaine en conseil financier. Il vivait de petits boulots de coursier pour une entreprise et pour Costco.

Jacqueline s’occupait des enfants, et ils avaient du mal à joindre les deux bouts avec un seul salaire. Ils devaient emprunter de l’argent à leur famille et à leurs amis pour survivre.

Aujourd’hui, Joshua occupe un poste administratif à Nova Scotia Power. Le couple peut enfin relâcher la pression et faire des plans pour le futur. Mais tous les immigrants ne s’en sortent pas si bien.

Le stress provoqué par un déménagement dans un nouveau pays et le décalage souvent immense entre ce que les immigrants attendent de la vie au Canada et la réalité peuvent conduire à la dépression, à de la frustration et à une perte d’estime de soi, estiment plusieurs spécialistes.

Selon une étude publiée en décembre par Recherche en santé mentale Canada, les nouveaux Canadiens sont presque deux fois plus susceptibles d’exprimer des inquiétudes au sujet de leur capacité à nourrir leur famille que les personnes nées au Canada.

L’insécurité alimentaire et l’isolement, loin du réseau de soutien de la famille et des amis, ont été associés à une plus grande incidence de problèmes de santé mentale.

En 2022, plus de 437 000 immigrants sont arrivés au Canada. Un nombre record de 12 500 personnes se sont installés en Nouvelle-Écosse, selon une étude commandée par la province, et ce chiffre pourrait augmenter, puisque Ottawa espère attirer 500 000 nouveaux arrivants par an dès 2026.

Le stress de l’acculturation

Originaire du Bangladesh, Iqbal Choudhury est doctorant à l’Université de Dalhousie. Ses recherches portent sur la santé mentale des immigrants qui s’installent au Canada.

Selon lui, les immigrants tendent à avoir une meilleure santé mentale que leurs homologues nés au Canada.

Un rapport de Statistique Canada et du Centre canadien d’information sur la santé, publié en 2019, montre ainsi que les personnes qui s’adaptent avec succès au système d’immigration canadien, particulièrement au niveau économique, sont en meilleure santé parce qu’ils sont mieux éduqués, légèrement plus jeunes que la moyenne des Canadiens et parce qu’ils doivent subir des examens médicaux.

Mais au fil du temps, observe Choudhury, leur santé mentale se détériore pour se retrouver au niveau de celle de la population générale, un phénomène décrit comme « l’effet de l’immigrant en bonne santé » ou le « paradoxe de l’immigrant ». Une des causes potentielles, dit-il, est le stress associé au processus d'acculturation.

Un autre facteur est la diminution de l’estime de soi. Lors du processus d’immigration, ces personnes sont évaluées sur base de leur formation et de leur expérience professionnelle dans leur pays d’origine. Elles espèrent donc obtenir un emploi équivalent au Canada.

Mais à leur arrivée, il leur est souvent difficile d’utiliser leur expérience antérieure et de faire valoir leurs diplômes, ajoute le doctorant.

Cela a un effet sur leurs aspirations et leur estime de soi. Je dirais que ça les empêche aussi de développer un réseau social avec leur communauté au Canada, dit-il. »Lorsqu’ils ne parviennent pas à obtenir un emploi sur le marché du travail, ils ont honte de le dire à ceux qui sont restés dans leur pays d’origine, ainsi qu’à leur communauté au Canada.

Pour Choudhury, la santé mentale est l'un des facteurs déterminants du développement social et économique, et du progrès. Si le Canada veut construire une future génération d’immigrants productive et en santé, dit-il, il est important qu’il étudie les problèmes auxquels font face les immigrants et qu’il regarde de près les ressources disponibles pour améliorer leur santé mentale.

Recul de carrière

Il faut parfois des années aux immigrants avant de retrouver une position professionnelle similaire à celle qu’ils avaient avant, note un rapport publié en septembre par l’organisation Conference Board of Canada.

Si les nouveaux arrivants croient encore au conte de fées du Canada comme terre d’opportunités, l’étude montre l’apparition d’une désillusion, analyse Daniel Bernhard, le PDG de Conference Board, dans le rapport.

Après avoir essayé le Canada pendant un temps, un nombre grandissant d’immigrants disent non, merci, et repartent.

Interrogée sur la question par CBC News, le ministère Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada dit offrir du soutien préventif et non clinique en santé mentale aux nouveaux arrivants à travers des organisations tiers qui proposent des services d’établissement.

Il collabore aussi avec l’Association canadienne pour la santé mentale et le Centre de toxicomanie et de santé mentale pour aider à répondre aux besoins en santé mentale des nouveaux arrivants, indique la même déclaration.

Une incapacité à trouver des emplois adaptés

Selon le rapport de Conference Board, près de 15 % des immigrants quittent le Canada dans les 15 ans suivant l’obtention de leur résidence permanente. Mais, pour certains qui espèrent déménager ailleurs, se déraciner à nouveau n’est pas une option viable, particulièrement s’ils sont plus âgés.

Manmeet et Randeep Oberoi ont vendu tout ce qu’ils possédaient dans l'État indien du Pendjab pour s’installer au Canada avec leurs deux enfants en 2018.

Ils ont tous deux la cinquantaine et possèdent des diplômes de troisième cycle obtenus dans des universités indiennes.

Manmeet était cheffe d’établissement dans un établissement pédagogique et Randeep conseiller en crédit dans une banque. Manmeet a obtenu sa certification d’enseignante en Nouvelle-Écosse et travaille à présent comme professeure remplaçante, mais elle n’arrive pas à avoir un poste permanent.

De son côté, Randeep a suivi plusieurs formations dans le domaine bancaire depuis son arrivée, mais il est toujours sans-emploi.

Tous deux s’attendaient à ce que cela prenne un peu de temps, peut-être deux ans, avant de trouver un emploi permanent, explique Randeep.

Même s’ils ont tous les deux la nationalité canadienne, Randeep n’a aucune idée de la façon dont il pourrait s’insérer sur le marché du travail.

Pour Manmeet, l’expérience est particulièrement frustrante, car elle aime enseigner et possède une foule de compétences spécialisées.

Manifestations de stress

Carmen Celina Moncayo, une psychologue qui occupe un poste de responsable à l’Association de services aux immigrants, en Nouvelle-Écosse, explique que le stress provoqué par l’expérience d’immigration se manifeste de plusieurs manières.

Les gens peuvent développer une dépression, de l’anxiété, avoir des troubles du sommeil, des troubles alimentaires, de l’irritabilité, souligne-t-elle. Méfiance envers soi-même, méfiance envers l’environnement... toutes les façons dont notre corps exprime le stress.

Originaire de Colombie, Moncayo explique que son association apprend aux nouveaux arrivants que ce qu’ils éprouvent est une réaction tout à fait normale au déracinement.

Après plus de cinq ans en Nouvelle-Écosse, Manmeet Oberoi se demande si la décision de venir ici était la bonne. C’est très, très stressant, dit-elle. Parfois, je ne sais pas comment survivre ici parce que, si nous n’avons pas d’emplois ici, alors pourquoi tant de gens viennent-ils ici?

D'après un texte de Vernon Ramesar, CBC News

À lire et à écouter :

  • Appuyer la santé mentale des immigrants, la quête d’un jeune palestinien du N.-B.
  • Immigration : la santé mentale parmi les défis de l’intégration