Un article écrit par Radio-Canada

Crise des opioïdes à Ottawa : l’approvisionnement sécuritaire, problème ou solution?

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La rue Rideau, entre la rue Nelson et l'avenue King Edward, abrite une clinique d'approvisionnement plus sécuritaire et une pharmacie située au même endroit.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
La rue Rideau, entre la rue Nelson et l'avenue King Edward, abrite une clinique d'approvisionnement plus sécuritaire et une pharmacie située au même endroit.

Mis en place il y a quatre ans, le programme d’approvisionnement sécuritaire d’Ottawa fournit des comprimés d'hydromorphone légalement prescrits - aussi connus sous le nom de Dilaudid - pour limiter la consommation de drogues de rue dans lesquelles on pourrait retrouver du fentanyl.

Les défenseurs du programme affirment qu’il a permis de réduire considérablement le nombre de surdoses parmi ses quelque 500 patients.

Sans un approvisionnement plus sécuritaire, la situation serait bien pire qu’elle ne l’est aujourd’hui, admet sans détour le directeur général d'Ottawa Inner City Health, Rob Boyd.

Son centre d’injection est l’un des six organismes qui gèrent le programme sous la houlette d’une organisation à but non lucratif appelée Pathways to Recovery (traduction libre : Chemins vers le rétablissement).

L’organisation a déjà reçu 7,7 millions de dollars du programme fédéral sur l'usage et les dépendances aux substances. Une nouvelle demande pour obtenir davantage de fonds fédéraux afin de mieux soutenir ses patients a été soumise à Santé Canada.

Mais les résidents, les entreprises et la police soutiennent que le programme doit être modifié pour endiguer le flux de pilules bon marché qui créent une accoutumance et qui, selon eux, se retrouvent dans les rues et alimentent le désordre social et la criminalité.

La réduction des risques est une excellente idée. Il en va de même pour la sécurité de l’approvisionnement, a lancé la vice-présidente de l'association de citoyens Action Côte-de-Sable, Calla Barnett. Ces médicaments sauvent des vies, c’est vrai. Mais leur mise en œuvre nous fait du tort [puisqu’elle] ne tient pas compte des conséquences 15 mètres au-delà de la porte, a-t-elle ajouté.

Un écosystème criminel, selon un commerçant

Jour après jour, Dan Sauvé observe la même routine chaotique devant son magasin. Il est le directeur général de Steve’s Music, qui est installé sur la rue Rideau. Le matin, c’est la ruée vers la clinique et les pharmacies voisines. Les gens en ressortent avec des pilules, et le perron de son magasin est leur prochain arrêt, dit-il.

Ils se rendent à la clinique, et [ils] viennent vendre ce qu’ils ont à la porte. Je vois les échanges de pilules et d’argent en pleine rue.

Selon lui, le problème n’est pas les clients, mais plutôt les vendeurs. Il a vu ce qu’il appelle désormais un écosystème criminel prendre forme, entraînant une vague de vols et de violence qu’il relie au trafic de drogues.

La situation est devenue si critique que son personnel a peur de venir travailler, indique-t-il.

Nous avons dû prendre des mesures assez extraordinaires pour que les gens qui travaillent ou qui magasinent ici se sentent en sécurité. La porte est maintenant fermée à clé.

Un détournement rampant, selon la police

Au cours du premier trimestre de l’année 2023, 93 personnes sont mortes d’une surdose à Ottawa, selon les données confirmées par la santé publique locale.

Aux yeux de Rob Boyd, d'Ottawa Inner City Health, le coupable est le fentanyl. Il est si puissant qu’une petite quantité peut tuer.

La logique qui sous-tend un approvisionnement plus sécuritaire est simple : aider les toxicomanes à remplacer le fentanyl par des opioïdes pharmaceutiques prescrits qui sont beaucoup moins susceptibles de les tuer.

Les données commencent à peine à être connues, mais elles sont encourageantes, selon le chercheur au Centre on Substance Use de la Colombie-Britannique, Thomas Kerr.

Selon celui qui est aussi professeur associé à la Faculté de médecine de l’Université de la Colombie-Britannique, les premières grandes études quantitatives montrent une réduction de la mortalité par surdose ainsi qu’une diminution de l’utilisation des services de santé.

Les données du programme Safer Supply d’Ottawa, basées sur l’autodéclaration d’un groupe de patients, suggèrent que 70 % d’entre eux ont réduit leur consommation de fentanyl. Quatre patients sur cinq n’ont signalé aucune surdose pendant leur participation au programme.

Les patients affirment également qu’ils commettent moins de délits.

C’est une partie de la solution au problème. Ce n'est pas la cause du problème. Ce qui se passe dans le quartier, c'est l'impact de l'approvisionnement non réglementé en drogues toxiques, de l'extrême pauvreté dans laquelle vivent les gens et de la crise du logement abordable, a affirmé M. Boyd.

Selon M. Kerr, les préoccupations concernant le détournement des drogues vers le marché illicite sont une question secondaire par rapport à la pire crise de santé publique de l'ère moderne au Canada, la crise des overdoses.

Le chercheur a ajouté qu’il n’existe pas encore de preuves rigoureuses suggérant que le détournement est un problème majeur. Mais l’agent Paul Stam, du Service de police d’Ottawa, indique que les agents disposent d’une grande quantité d’informations sur le sujet. L’agent décrit ce quartier comme étant l’un des trois principaux points chauds de la ville en matière de criminalité.

Il s‘agit du pâté de maisons de la rue Rideau, entre l'avenue King Edward et la rue Nelson, où se trouvent le magasin Steve’s Music ainsi que les emplacements de deux partenaires de Safer Supply : Recovery Care et Respect RX.

Presque chaque fois que les agents s'arrêtent, ils observent des gens qui font ouvertement du trafic d'hydromorphone détournée, a dit Paul Stam.

Selon lui, ces hydromorphones proviennent de fournisseurs d'approvisionnements plus sécuritaires et des gangs de rue s'introduisent également dans le commerce à proximité des cliniques pour voler leurs patients.

Paul Stam explique que le prix de la Dilaudid dans la rue a chuté dans toute la province, passant de 8 à 9 $ la pilule à seulement 1 ou 2 $ aujourd'hui.

La rue est inondée d'hydromorphones de qualité pharmaceutique, a-t-il déclaré.

Vols et passages à tabac démoralisants pour les résidents

Des résidents ont trouvé ce qu'ils considèrent comme une preuve de détournement : de petites fioles en plastique éparpillées dans le quartier.

Chris Greenshields, de l'Association communautaire de Vanier, a mentionné que les résidents ont trouvé ces flacons, dont les étiquettes ont été arrachées et éparpillées près de l’emplacement où se trouvent Recovery Care et Respect RX.

La présidente de l'association de citoyens Action Côte-de-Sable, Louise Lapointe, a admis qu’elle évite elle-même cet établissement de la rue Rideau, et même le quartier.

On peut y voir le trafic de drogue au grand jour, et ce, en toute impunité, a-t-elle ajouté.

Selon elle, les victimes les plus fréquentes sont les personnes vulnérables : la violence à l'encontre des personnes en état d'ébriété est vraiment démoralisante, car on peut les voir se faire voler et [se faire] battre.

Saviez-vous que?

L'intersection des rues Rideau et Nelson a été le théâtre d'au moins 933 crimes signalés l'année dernière, selon la carte des crimes du Service de police d'Ottawa, qui exclut les crimes tels que les agressions sexuelles pour des raisons de confidentialité. La grande majorité d'entre eux étaient des vols, mais il y a également eu des vols qualifiés, des menaces, des agressions et des introductions par effraction.

Ce total est supérieur à celui de n'importe quel pâté de maisons adjacent aux trois principaux refuges pour hommes sans-abri de la ville, par exemple, et bien supérieur aux 529 crimes signalés au même endroit en 2019.

Il s’agissait de la dernière année avant le début de la pandémie et le coup d'envoi du programme d’approvisionnement sécuritaire d'Ottawa. Malgré tout, l’agent Stam hésite avant d’établir un lien, contrairement à certains voisins et à certains commerçants.

Il y a eu un avant et un après notables, alors dire qu'il n'y a pas de corrélation serait tout simplement naïf. La violence n’a cessé de croître, a mentionné Dan Sauvé.

Le quartier Rideau-Vanier a toujours eu sa part de problèmes. La clinique et la pharmacie se trouvent à quelques pas d'un site d'injection sécuritaire, le tout dans un quartier où la concentration de services sociaux est la plus élevée de toute la ville d’Ottawa.

M. Sauvé est toutefois loin d'être le seul à considérer le lancement de l'approvisionnement sécuritaire comme un tournant.

Cette ouverture en 2020 a fini par jeter de l'huile sur le feu, a déclaré Mme Lapointe.

Le Dilaudid, c’est comme donner de l’aspirine à un bébé pour une migraine

La présidente et directrice générale de Recovery Care, Donna Sarrazin, indique que les cliniques continueront à prescrire des médicaments plus sécuritaires, et ce, peu importe ce qui adviendra de la nouvelle demande de Santé Canada, qui vise à financer des mesures de soutien telles que des services de conseil et un programme de logement amélioré.

Mais elle admet que l'approvisionnement plus sûr tel qu'il existe actuellement n'est pas parfait.

Il faut que cela change, et nous n'avons pas les bonnes ressources en place pour un approvisionnement plus sécuritaire à l'heure actuelle. Elles doivent se développer. Il faut continuer à progresser, a-t-elle déclaré.

Les outils qui nous ont été donnés pour engager un approvisionnement plus sûr ne sont pas adaptés à ce dont nous avons besoin. Vous savez, nous avons une solution d'hydromorphone pour un problème de fentanyl, et c'est en quelque sorte l'équivalent de donner de l'aspirine à un bébé pour une migraine.

Donna Sarrazin, PDG de Recovery Care

Elle explique que la clinique enquête sur les cas présumés de détournement et qu'elle tente de trouver un moyen de résoudre le problème. Parfois, les clients sont harcelés pour leurs médicaments ou ils les partagent avec un partenaire.

Néanmoins, Mme Sarrazin a convenu qu'il y avait des limites.

Le fait de bénéficier d'un approvisionnement plus sécuritaire ne vous autorise pas à avoir un mauvais comportement. En fin de compte, si le détournement se poursuit, ils ne peuvent pas rester dans le programme.

Selon Rob Boyd, le détournement n'est pas dû à une offre trop importante de produits plus sécuritaires, mais à l'inverse. Selon lui, les programmes d'approvisionnement plus sûrs ne sont tout simplement pas assez importants pour atteindre toutes les personnes qui en ont besoin.

Le détournement est créé par la pénurie, donc chaque fois que l'accès à un médicament vital est limité, on assiste à un détournement, a-t-il expliqué.

Nous ne disposons pas de l'échelle nécessaire pour les programmes d'approvisionnement plus sécuritaires, et trop peu de personnes y ont accès. Les gens vont naturellement partager cette information lorsque l'un de leurs proches est dope sick [une expression désignant les symptômes du sevrage suivant l’arrêt des opioïdes].

Pendant que le débat se poursuit, Dan Sauvé attend la fin de son bail. Selon lui, il est impossible de faire des affaires sans changement.

Nous sommes très dépendants des familles. Pour des gens qui ne viennent pas forcément dans le quartier tous les jours, c'est assez choquant. Nous devrons trouver un autre endroit pour opérer, parce que ce n'est pas tenable.

Avec les informations d’Arthur White-Crummey de CBC News