Un article écrit par Fannie Bussières McNicoll

« Faire mon doctorat ici, c’était un piège »

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Gianluca Segalina, arrivé d’Italie il y a 18 mois, fait son doctorat en biologie à l’Université du Québec à Rimouski.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Gianluca Segalina, arrivé d’Italie il y a 18 mois, fait son doctorat en biologie à l’Université du Québec à Rimouski.

Des bourses d’études fédérales ont perdu 50 % de leur valeur en 20 ans, ce qui fait fuir la future génération de chercheurs, selon un récent rapport d’un comité de la Chambre des communes.

« Je suis très déçu. Financièrement, oui, je regrette mon choix », lance Gianluca Segalina, arrivé d’Italie il y a 18 mois pour faire son doctorat en biologie à l’Université du Québec à Rimouski.

J’ai choisi de venir à l’UQAR, au Canada, parce que le projet de recherche [auquel je pouvais participer] était vraiment bien. J’ai l’impression de faire quelque chose d’important, explique Gianluca, dans un français impressionnant.

Mais rapidement après son arrivée, il a réalisé que le système de financement des doctorants était beaucoup moins généreux et bien plus complexe qu’il l’anticipait.

Comme il est étudiant étranger, il n’est pas admissible aux bourses des principaux organismes subventionnaires fédéraux.

En fait, seule une petite minorité d’étudiants aux cycles supérieurs, canadiens ou non, reçoivent ces bourses d’études, qui ne sont d’ailleurs pas la panacée; nous y reviendrons.

À défaut de bourse, Gianluca reçoit environ 20 000 $ par année, un revenu octroyé par son directeur de doctorat au moyen du financement d’une chaire de recherche, mais c’est loin d’être suffisant, explique-t-il. Son français n’est pas d’un niveau suffisant pour être chargé de cours et la compétition est très grande pour devenir assistant de laboratoire, ce qui le laisse avec peu d’options.

Il a épuisé une partie importante de ses épargnes en quelques mois. Il vit dans une petite chambre d’une résidence de l’université, la moins chère qu’il a trouvée.

Je vis sans voiture, je ne vais pas en vacances, je ne mange jamais au restaurant. Je me demande souvent pourquoi je fais ça, pourquoi je suis ici.

Gianluca Segalina, candidat au doctorat en biologie à l’Université du Québec à Rimouski

Je me fais recommander de me trouver un emploi en restauration. Mais je travaille déjà de huit à dix heures par jour à l’université, explique-t-il, sur un ton découragé. C’était un piège. Tu arrives ici en pensant que tu vas gagner quelque chose, que tu vas être traité comme un chercheur, mais finalement, tu dépends de tes économies.

L’année dernière a été particulièrement difficile pour lui. Il a dû demander l’aide financière de ses parents et consulter un psychologue pour gérer des symptômes dépressifs. S’il n’abandonne pas, c’est simplement parce qu’il ne veut pas retourner à la case départ et recommencer son doctorat.

Même s’il apprécie la qualité du programme et de l’enseignement, il reconnaît que s’il avait à refaire un choix maintenant, il se tournerait sûrement vers un autre pays, peut-être en Europe, où sa situation financière serait moins fragile.

Une bourse insuffisante… et non indexée

Même pour les chanceux qui reçoivent une bourse, ce n’est pas toujours rose sur le plan financier.

La bourse du CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines) est insuffisante, c’est clair, lance Marlène Larochelle, candidate au doctorat en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal.

Quand elle a opté pour un retour aux études à la fin de la trentaine, elle savait que ça représenterait une baisse de revenus importante pour sa famille, mais elle ne se doutait pas à quel point ce serait un exercice complexe.

Chaque fois qu’elle reçoit un versement de sa bourse annuelle de 35 000 $, elle en met le quart de côté. Pourquoi? Pour financer sa quatrième année d’études, qui ne sera pas subventionnée, car les principales bourses fédérales sont d’une durée de trois ans. C’est très, très rare de terminer un doctorat en trois ans, explique-t-elle.

En plus de son projet de recherche, elle doit cumuler deux contrats de recherche et une charge de cours pour arriver financièrement, dit-elle. Je participe à d’autres projets pour développer mes connaissances et pour l’avancement de ma carrière, oui. Mais si j’en fais autant, c’est pour des considérations financières.

L’équilibre est difficile à trouver entre le temps que je peux consacrer à l’avancement de ma thèse et tous les autres projets [dans lesquels je me suis investie] pour générer des revenus.

Marlène Larochelle, candidate au doctorat en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal

Elle dit d’ailleurs connaître plusieurs collègues qui acceptent plusieurs charges de cours chaque session, mais qui doivent prolonger leurs études d’une, voire de plusieurs années pour cette raison. Plus on travaille, moins on a de temps et d’énergie pour notre doctorat.

La bourse que Marlène reçoit n’a pas été indexée depuis 2003, tout comme la majorité des bourses consenties par les trois principaux conseils de recherche fédéraux.

Pourtant, les bourses du Fonds de recherche du Québec ont été sensiblement augmentées l’an dernier, et ça a été une bouffée d’air frais pour mes collègues qui les reçoivent, confie-t-elle, un peu amère.

Un rapport aux conclusions sans équivoque

Le député bloquiste Maxime Blanchette-Joncas en a entendu, des histoires comme celle de Gianluca Segalina et de Marlène Larochelle. Il est aussi attentif depuis un moment aux appels à l’aide de la communauté de chercheurs, qui a récemment dénoncé le fait que le Canada est en queue de peloton quant au financement de la recherche scientifique.

En tant que membre du Comité permanent de la science et de la recherche, il a entrepris des travaux sur les programmes de bourses d’études supérieures et postdoctorales du gouvernement du Canada.

Le Comité a entendu une quarantaine de témoins, dont des représentants des étudiants, des universités et des grands conseils de recherche, et reçu autant de mémoires.

Le rapport produit et déposé sans bruit en novembre dernier à la Chambre des communes est cinglant à l’endroit du gouvernement. Il fait état d’un sous-financement problématique qui entraîne des difficultés financières pour les étudiants, des problèmes de santé mentale accrus, une augmentation des échecs, un prolongement de la durée des études ainsi qu’un risque accentué d’abandons et d’exode des cerveaux.

Le risque est que seuls les étudiants les plus fortunés ou les plus favorisés puissent suivre des études aux cycles supérieurs.

Extrait du rapport 

L’étudiant moyen termine ses études avec une dette de 28 000 $ (maîtrise) ou de 33 000 $ (doctorat), selon des chiffres fournis au Comité par l’Alliance canadienne des associations étudiantes.

Par ailleurs, 86 % des répondants à une enquête nationale menée en 2022 par le Réseau de politique scientifique d’Ottawa ont dit éprouver du stress et de l’anxiété à propos de leurs finances et 43 % d’entre eux ont décrit leur situation financière comme précaire ou en difficulté, apprend-on dans le rapport du Comité.

Cette aide financière ne permet pas de joindre les deux bouts pour le paiement de l’épicerie, du loyer, et ça fait en sorte que bien des étudiants aux cycles supérieurs vivent sous le seuil de la pauvreté, signale Catherine Bibeau-Lorrain, la présidente de l’Union étudiante du Québec.

Les montants consentis ayant stagné pendant deux décennies, la valeur réelle de cette aide financière, en prenant en compte l’inflation, a chuté de 50 % depuis le début des années 2000, peut-on lire dans le même rapport.

Par ailleurs, l’augmentation du nombre de bourses distribuées est loin d’avoir suivi celle du nombre d’étudiants aux cycles supérieurs. En résulte une compétition féroce entre les étudiants qui n’est en rien saine pour l’écosystème de recherche, explique le député Maxime Blanchette-Joncas.

On est en période de pénurie de main-d'œuvre. Si un étudiant a le choix entre poursuivre ses études avec un stress financier ou accepter un emploi qui est bien rémunéré, le choix est assez simple pour certains, explique-t-il.

Perdre la compétition internationale

Comme s’en plaignait aussi récemment Daniel Jutras, le recteur de l’Université de Montréal, le soutien défaillant aux étudiants des cycles supérieurs fait fuir la future génération de chercheurs, selon Maxime Blanchette-Joncas. On compromet notre capacité à innover. On ne réussit pas à convaincre les meilleurs talents internationaux de venir ici.

Quelle est la priorité du gouvernement? [...] Est-ce qu’on veut toujours être à la remorque des autres pays qui vont développer des nouvelles technologies? [...] Est-ce qu’on veut envoyer nos meilleurs talents étudier et faire de la recherche scientifique dans d'autres pays?

Maxime Blanchette-Joncas, député du Bloc québécois

Passer à l’action

Le rapport du Comité permanent de la recherche et de la science fait une série de recommandations somme toute assez simples.

Tout d’abord, il suggère d’augmenter la valeur ainsi que le nombre de bourses d’études octroyées. L’erreur serait d’augmenter la valeur des bourses sans augmenter l’enveloppe totale, ce qui diminuerait le nombre de boursiers et, par le fait même, l’accessibilité à du soutien financier, prévient Maxime Blanchette-Joncas.

Il recommande aussi d’allonger la durée du financement, ce qui pourrait aider quelqu’un comme Marlène Larochelle, et d’élargir les critères d’admissibilité aux bourses, notamment aux étudiants étrangers, comme Gianluca Segalina.

Par ailleurs, bien conscients que les étudiants non boursiers ont également besoin d’un meilleur soutien financier, les membres du Comité recommandent un soutien renouvelé à la recherche.

Dans les dernières années, il y a eu un abandon de la part du gouvernement libéral dans le soutien des chaires de recherche, notamment dans les trois grands organismes subventionnaires. Depuis deux ans, il n’y a pas eu un sou supplémentaire pour soutenir adéquatement la recherche scientifique, dénonce Maxime Blanchette-Joncas.

Ce qu’on demande au gouvernement, c’est de passer à l’action.

Maxime Blanchette-Joncas, député du Bloc québécois

Plus de trois mois après le dépôt de ce rapport, la réponse du ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, se fait toujours attendre.

Son attachée de presse, Audrey Champoux, assure que cette réponse sera rendue d’ici le 12 avril, à l’intérieur du délai de 120 jours prévu.

Nous remercions le comité pour son important travail et prenons acte du rapport et des recommandations formulées. Nous soutenons les étudiants et la recherche universitaire, mais nous savons que nous devons faire plus, écrit Audrey Champoux.