Un article écrit par Stéphanie Dupuis

Le New York Times s’attaque aux clones de Wordle… à quel prix?

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Des millions de personnes ont joué quotidiennement à Wordle en 2023, selon le « New York Times ».Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Des millions de personnes ont joué quotidiennement à Wordle en 2023, selon le « New York Times ».

Depuis le début de l’année, le quotidien américain The New York Times a demandé à une centaine de sites – dont un en langue autochtone – de débrancher leur variante du populaire jeu de lettres Wordle, invoquant des violations de droits d’auteur.

Le New York Times (NYT) a acheté Wordle en janvier 2022 à son créateur, Josh Wardle, un ingénieur informatique américain qui souhaitait divertir ses proches pendant les confinements liés à la COVID-19.

Le jeu, un casse-tête quotidien dont l’objectif est de trouver un mot de cinq lettres en un maximum de six essais, est devenu viral aussitôt publié. Si bien qu’il a inspiré nombre de gens à créer leur propre version en différentes langues, de l’hébreu au cantonais, en passant par le gitxsanimx, une langue autochtone, et le français.

C’est le cas du développeur web français Louan Bengmah, qui a créé en 2021 Le mot, après un défi lancé par ses proches qui souhaitaient y jouer dans la langue de Molière. Le mot est aussi le nom qu’a donné le quotidien québécois La Presse à son jeu de lettres quasi identique, inauguré en septembre 2023. Les deux ne sont toutefois pas liés.

Des clones voués à disparaître?

Ces versions du jeu, ouvertement inspirées de Wordle, sont toutefois menacées : le New York Times a commencé à sévir contre une centaine de ces sites, plaidant une violation des droits d’auteur.

Le média américain est notamment propriétaire de la marque Wordle et de sa mécanique de jeu, dont la mise en page des tuiles en rangées de cinq par six et l’assortiment de couleurs gris, jaune et vert.

Si tu reprends la grille exacte de Wordle, le même code de couleurs, les mêmes explications du jeu et que tu mentionnes Wordle, c’est dangereux.

Thomas Burelli, professeur de droit au Département de droit civil de l’Université d’Ottawa

Selon le site spécialisé 404 Media, le premier à avoir rapporté la nouvelle, deux demandes de retrait ont été émises en janvier contre des versions non officielles du jeu en coréen et en bosniaque. Au début de mars, une nouvelle demande a été acheminée au jeu Wirdle, en shetland, un dialecte écossais menacé.

Le nerf de la guerre est toutefois Reactle, ce clone de Wordle créé avant le rachat du jeu par le NYT, dont le programme est offert en accès libre sur le site GitHub. Son code a été copié près de 2000 fois, selon les données de GitHub, permettant la naissance de nombreux dérivés du jeu de lettres. Reactle a depuis été débranché.

Au Canada, le linguiste et développeur Aidan Pine, créateur du jeu Not Wordle : Gitksan, qui met en valeur le gitxsanimx, une langue autochtone parlée en Colombie-Britannique, affirme avoir reçu un avis. J'ai apporté quelques modifications au code et je l'ai soumis à GitHub pour un examen, mais je n'ai pas encore reçu de réponse à ce sujet, mentionne-t-il.

Je serais extrêmement déçu, et de nombreuses personnes de la communauté mondiale de revitalisation des langues aussi, si le NYT décidait d'exercer son droit d'auteur en interdisant les jeux à but non lucratif en langues autochtones, sans proposer de solutions de rechange.

Aidan Pine

Le [New York] Times a intenté une action contre un utilisateur de GitHub et d'autres personnes qui ont partagé son code pour défendre ses droits de propriété intellectuelle de Wordle, a expliqué à Radio-Canada Jordan Cohen, directeur des communications du New York Times.

L'utilisateur de GitHub a créé un projet de clone de Wordle qui expliquait aux autres comment créer une version contrefaite du jeu, comportant de nombreux éléments protégés par le droit d'auteur.

Jordan Cohen, directeur des communications du New York Times

En conséquence, des centaines de sites web ont commencé à apparaître avec des jeux contrefaits qui utilisent la marque Wordle sans autorisation ou permission. GitHub a offert à l'utilisateur la possibilité de modifier son code et de supprimer les références à Wordle, mais il a refusé, a ajouté le porte-parole par courriel.

Le NYT affirme ne pas voir d'inconvénient à ce que des personnes créent des jeux de mots semblables qui n'enfreignent pas les marques déposées Wordle du [New York]Times ou les droits d'auteur du jeu.

Selon Thomas Burelli, le NYT jouit de son statut de Goliath contre David dans sa démarche « agressive ». Tu peux prendre le risque de leur dire "non, j’ai le droit, je ne suis pas en train de violer des droits d’auteur". Ça pourrait toutefois finir en poursuite judiciaire, et les gens sont trop petits pour pouvoir se battre, dit M. Burelli.

Ces situations se négocient souvent en coulisses, à coup de menaces. Mais peu de décisions de justice ont été rendues.

Thomas Burelli, professeur de droit à l'Université d'Ottawa

La Presse et Louan Bengmah ont affirmé à Radio-Canada ne pas avoir reçu de communications du New York Times. Mais ça ne saurait tarder, croit Thomas Burelli.

Ce spécialiste de droit du jeu vidéo affirme que La Presse fait erreur en reprenant le design du jeu. Ça va de soi que tu ne peux pas faire ça. C’est vraiment une copie : même grille, mêmes couleurs, mêmes instructions. Il faut modifier. Seul le mot Wordle y est absent, bien qu’on y mentionne que Le mot est comme le populaire jeu du New York Times.

À partir du moment où l’on copie votre œuvre, on peut demander d’arrêter cet usage, peu importe si la copie a été créée avant ou après un rachat.

Thomas Burelli, professeur de droit civil à l'Université d'Ottawa

Michaël Majeau, le directeur des communications et de l’image de marque du quotidien montréalais, affirme que la version du jeu de La Presse, accessible gratuitement à son lectorat, a été développée par [ses] équipes internes en respectant la législation canadienne encadrant le droit d’auteur.

Louan Bengmah, dont le jeu compte plusieurs millions d’adeptes, affirme qu’il ferait en sorte de garder une version intacte du jeu, s’il recevait une demande de retrait en provenance du quotidien américain.

Le développeur français souligne que plusieurs créateurs de clones de Wordle n’en touchent pas un sou. Il a lui-même refusé des propositions publicitaires qui lui auraient permis de rentabiliser sa version du jeu, mais il croit en l’Internet libre, gratuit, et sans publicité. En revanche, La Presse tire des revenus publicitaires placés à l’ouverture de la section des jeux, selon le directeur des communications et de l’image de marque de La Presse.

Je trouve ça dommage que le NYT attaque les clones de Wordle [...] Le nombre de variantes créatives de ce jeu est une force. S'y attaquer, c'est faire du mal au concept qui a réjoui Internet en 2022, soutient M. Bengmah.

Un outil de préservation des langues

Pour Fabio Scetti, professeur en linguistique à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) spécialisé notamment dans les langues en contexte minoritaire, le New York Times aurait tout intérêt à créer des ponts avec ces clones de Wordle, afin d’aider à la préservation des langues.

Accueillir les clones de Wordle plutôt que de les attaquer, ça permettrait au New York Times de s’ouvrir à des langues minoritaires, et de gagner un plus grand public.

Fabio Scetti, professeur en linguistique à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Le chercheur, qui a notamment créé une communauté Facebook portant sur le Valoc, une langue gallo-italique parlée par quelque 1000 personnes au nord de l’Italie, peut en témoigner : Le web apporte une certaine ouverture, un [nouveau souffle] à certaines langues. Et contrairement à Facebook, dont le public est plus âgé, le jeu a le potentiel de joindre les plus jeunes.

Il cite Duolingo en exemple. Au début, c’était très anglophone. Tu apprenais une autre langue, mais toujours à partir de l’anglais. Maintenant, tu peux apprendre le grec à partir du français. Tu as plein d’autres options. Ça crée beaucoup de ponts entre d’autres langues, souligne-t-il.

[De s’ouvrir ainsi] permettrait à Wordle de garder sa [notoriété], et d’être relancé, peut-être.

Fabio Scetti, professeur en linguistique à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Mais le poids de la préservation des langues ne peut toutefois pas reposer sur un seul jeu. On voit que la société contemporaine n’est pas nécessairement prête à soutenir ces langues. Il n’y a pas de politiques linguistiques ni de règles pour prévenir leur disparition, dit le chercheur.

Thomas Burelli souligne que le NYT pourrait octroyer dans le futur des licences de Wordle en d’autres langues.