Un article écrit par Charles Rioux

Obvious, hackers de l’art : casser le mythe de l’artiste grâce à l’IA

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Hugo Caselles-Dupré, Pierre Fautrel et Gauthier Vernier du collectif français Obvious.Cliquez ici pour afficher l'image d'en-tête
Hugo Caselles-Dupré, Pierre Fautrel et Gauthier Vernier du collectif français Obvious.

Le documentaire Obvious, hackers de l’art, du réalisateur français Thibaut Sève, a été présenté jeudi en ouverture du 42e Festival international du film sur l’art (FIFA), à Montréal. Il retrace le parcours hors norme du collectif français Obvious, pionnier de l’art génératif qui est le premier à avoir vendu une œuvre créée avec l’aide de l’intelligence artificielle (IA) aux enchères, un tableau adjugé en 2018 pour un montant de plus d’un demi-million de dollars.

Le 25 octobre 2018, le milieu des arts a été ébranlé par la vente du tableau Portrait d’Edmond de Belamy, créé par Obvious. La toile, estimée entre 7000 $ et 10 000 $ US par la maison de ventes aux enchères Christie’s, à New York, a finalement été adjugée à un acheteur anonyme pour 432 500 $ américains (environ 585 682 $ CA).

Pour réaliser ce tableau, les membres du groupe ont alimenté un algorithme avec 15 000 portraits datant de l'époque s'échelonnant du 14e au 20e siècle. C’était bien avant l’émergence de générateurs d’image grand public comme Midjourney, DALL-E ou ceux de Bing et Stable Diffusion.

Aujourd’hui, ça paraît plus évident, mais il y a encore deux ans, c’était très flou pour tout le monde, ce qu’était l’IA, a expliqué Thibaut Sève en vidéoconférence, à quelques heures de la projection de son film au Théâtre Outremont.

J’ai filmé le quotidien du collectif Obvious de 2022 à 2023. Ce que je voulais raconter, c’est comment on se relève après une première vente comme ça. Et j’ai eu la chance de tourner l’année où l’IA est devenue un truc hyper grand public.

L'intelligence artificielle comme pinceau

Obvious a été créé il y a bientôt six ans par trois amis d’enfance – Pierre Fautrel, Gauthier Vernier et Hugo Caselles-Dupré – fraîchement sortis de l’université, les deux premiers en commerce, et le troisième, en génie informatique. Passionnés d’art, mais n’ayant aucune formation dans le domaine, ils ont eu l’idée de passer par la technologie pour s’initier à la création, utilisant les algorithmes comme pinceau.

Hugo, doctorant en IA et cerveau scientifique du collectif, passe ses journées à dénicher des algorithmes en accès libre (open source) sur le web, dans les communautés de scientifiques qui partagent leurs dernières découvertes. Il affine ensuite ces codes sources afin de créer ce que lui et ses amis avaient en tête.

Après avoir fait une sélection dans les milliers d’images proposées par l’IA, le trio pousse la démarche un peu plus loin en faisant imprimer les œuvres sur des toiles, ou encore en les faisant reproduire par des artisans spécialisés, par exemple en peinture à l’huile ou en gravure japonaise. L’art généré par IA ne reste pas confiné à un écran d’ordinateur, il devient un véritable objet.

Création de génie ou coup de marketing?

Pour Obvious, la vente du Belamy s’est présentée autant comme une bénédiction que comme une malédiction. Au-delà des critiques virulentes à leur endroit dans les médias ou les réseaux sociaux, où ils se font encore à ce jour traiter d’arnaqueurs, cette première victoire a été suivie d’une période de désenchantement.

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À travers la caméra de Thibaut Sève et de nombreuses images d’archives filmées par le trio lui-même, le documentaire retrace cette période critique de remise en question suivant le succès initial.

Ils se sont même filmés dans leurs moments [les moins glorieux], comme lorsqu’ils essaient de vendre un autre tableau de la série Belamy sur e-Bay et qu’il y a zéro enchère, explique le réalisateur. Au-delà de l’aspect esthétique de leurs créations, il était surtout intéressé par la démarche du collectif, et par leur saut dans le vide à la sortie de l’école.

Pierre, Gauthier et Hugo ont effectivement renoncé à des emplois assurés dans leurs domaines respectifs pour se consacrer à temps plein à Obvious, un pari risqué qui a fini par être payant. Hugo a déjà dit non à des postes à 300 000 euros par an pour bosser avec ses copains et gagner dix fois moins, explique Thibaut Sève.

L’art génératif n’est pas un art immédiat, selon Thibaut Sève

Le réalisateur, qui a une formation en histoire de l’art et qui s’est intéressé par le passé à des artistes plus classiques comme Diego Vélasquez, avoue qu’il partageait plusieurs des critiques formulées à l’endroit du collectif Obvious.

Mais plus j’ai passé du temps avec eux, plus j’ai compris qu’ils ne faisaient pas un art plastique qui essaie d’être joli, ils n’essaient pas de plaire à tout le monde, explique-t-il. Ils font des œuvres qui nécessitent des explications. Ce n’est pas un art immédiat, c’est un art auquel il faut s’intéresser.

Le côté didactique de ses expositions revêt ainsi une importance capitale pour le trio, qui s’assure d’aller à la rencontre des gens pour dissiper les doutes sur la sincérité de sa démarche.

Ils adorent faire ça, parce qu’à chaque fois, il y a des questions qui reviennent. Est-ce que vous êtes des artistes? Qui fait le travail, les algorithmes ou vous? Vous faites des collaborations avec des marques de voiture? C’est quoi ce scandale, Picasso n’aurait pas fait ça!, illustre Thibaut Sève.

En finir avec le syndrome de l’imposteur

Six ans après avoir tout misé dans Obvious et après avoir affronté vents et marées, Pierre, Gauthier et Hugo se sentent finalement à leur place dans le milieu de l’art contemporain. Ce dernier semble aussi les avoir acceptés. Leurs œuvres sont exposées partout dans le monde, tant en Asie que dans la galerie réputée de Magda Danysz, au cœur de Paris.

Le syndrome de l’imposteur, c’est bon, quoi… Ils en ont marre de s’excuser d’être là. Et il y a un nouveau chapitre qui s’ouvre pour eux, explique Thibaut Sève.

En effet, les projets continuent de fourmiller pour les trois amis. Ils ont récemment eu une subvention de près d’un million d’euros pour mettre sur pied un laboratoire avec des scientifiques de la Sorbonne, afin de créer eux-mêmes leurs algorithmes et les partager en accès libre.

Et pour le mois d’octobre prochain, le trio prépare une exposition qui risque de briser une fois de plus les carcans traditionnels de la création. Pierre a passé 40 heures dans un scanner IRM (imagerie par résonance magnétique) afin de créer des œuvres générées directement par le cerveau, explique Thibaut Sève. En fait, il suffira de penser à une image afin de la créer.

Le réalisateur espère que son documentaire permettra au grand public et aux jeunes artistes de remettre en doute leur conception classique de la création, et de se faire une véritable idée sur la frontière de plus en plus floue entre art plastique et art numérique.

Le 42e Festival international de films sur l’art (FIFA) se poursuit jusqu’au 24 mars à Québec et à Montréal. Le film Obvious, hackers de l’art est projeté vendredi soir au Centre PHI à Montréal, suivi d’une table ronde avec son réalisateur et deux membres du collectif Obvious. Il sera également présenté samedi au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), à Québec, avant d’être accessible en ligne du 22 au 31 mars.